Daniel Orban et Viktor Ortega. “Ils ne sont décents que lorsqu’ils sont impuissants”

Le 24 janvier 2012, nous avions publié une chronique sur Viktor Orban et Daniel Ortega, deux personnes qui sont aujourd’hui, de nouveau, encore, au coeur de l’actualité. L’un se disait démocrate-chrétien, l’autre socialiste. Ils étaient et ils sont interchangeables. Six ans ont passé, mais l’article, malheureusement, n’a pas pris une ride.  Parce que ceux qui auraient pu faire pression sur eux et les ramener à la raison, d’un côté, le Parti populaire européen et, de l’autre, l’Internationale socialiste, ont “procrastiné”, préférant “le parti” aux valeurs. Trop peu, trop tard. Retour sur un immense ratage.

“Ils ont fait tous les deux l’actualité de ces derniers jours. Le premier, Viktor Orban, chef du gouvernement hongrois, a été mis sur le gril par la Commission européenne et rudement étrillé au Parlement européen. Le second, Daniel Ortega, reconduit le 10 janvier à la présidence du Nicaragua, a reçu, en grande pompe, le très radioactif président iranien Mahmoud Ahmadinejad, au moment où l’Europe et les Etats-Unis annonçaient l’imposition de nouvelles sanctions contre Téhéran.
En principe, tout sépare ces deux chefs d’Etat. Viktor Orban est clairement et crûment de droite. Il a été formé dans l’anticommunisme et l’antisoviétisme et, aujourd’hui, avec la caution du Parti populaire européen, il entraine son pays – et l’Europe tout entière – sur les chemins périlleux du nationalisme et du régressisme.
Daniel Ortega a fait ses armes au sein de la gauche révolutionnaire latino-américaine, anti-impérialiste et anticapitaliste. Guérillero sandiniste, pro-castriste, il est aujourd’hui le compagnon de route du président vénézuélien Hugo Chavez et il s’échine à prouver par tous les moyens qu’il reste, sur la scène internationale, un leader « socialiste » et anti-américain.
Tous deux furent, à une certaine époque, à leur meilleure époque, des rebelles. A la fin des années 1980, juste avant la chute du Mur de Berlin, Viktor Orban fit ondoyer l’oriflamme de la liberté pour critiquer le « communisme du goulash », héritier de l’intervention soviétique de 1956, qui régnait alors à Budapest.
Dans les années 1970, Daniel Ortega s’était engagé contre la  dictature de Tachito Somoza, le tyran dynastique du Nicaragua et l’allié fidèle des Etats-Unis. Les comités de solidarité européens le dépeignaient alors sous les traits d’un noble révolutionnaire qui allait apporter à son peuple asservi « le pain, la terre et la liberté ».
Aujourd’hui, le premier appartient à la droite complexée et le second à la gauche dévoyée, mais à suivre les pérégrinations de ces deux politiciens sur les routes tortueuses de l’ambition, on pourrait croire qu’ils ont posé sur leur table de chevet le même manuel de l’apprenti-satrape. Les mesures qu’ils ont adoptées au cours de ces dernières années sont presque interchangeables. La mise au pas des institutions garantes de l’Etat de droit, le harcèlement des médias et le favoritisme partisan composent le menu de base de leur néo-autoritarisme triomphant.

Opportunismes sans frontières
Certes, Viktor Orban et Daniel Ortega n’ont pas déçu tous ceux qui avaient cru en eux. Il n’y avait pas que des esprits éclairés parmi les anticommunistes de l’Europe de l’Est. S’y retrouvaient aussi de nombreux nostalgiques de la vieille droite de toujours, ultranationaliste, obscurantiste, réactionnaire et antisémite. De même, dans le camp de la Révolution nicaraguayenne, il n’y avait pas que des disciples de la social-démocratie avancée. S’y agitaient aussi des bataillons de staliniens tropicaux et de partisans de la tradition antimoderne du caudillisme latin.
Exploitant sans vergogne les veines toxiques du nationalisme et du populisme, Viktor Orban et Daniel Ortega ont reçu l’appui d’une partie importante de leur population, confirmant les sombres constats d’Etienne de la Boétie sur la « servitude volontaire ». Pour ces deux « intermittents de la liberté », la démocratie n’aura été qu’un instrument pour imposer leurs conceptions boursouflées du pouvoir et leurs visions étriquées de la société. Ils sont de ces hommes, dénoncés par George Orwell, qui « ne sont décents que lorsqu’ils sont impuissants ».
Pour ceux, par contre, qui attendaient de ces ex-rebelles le progrès et la démocratie, Viktor Orban et Daniel Ortega sont des félons. Ils ont abusé les millions de personnes qui avaient cru à leurs discours de libération et d’indépendance. Ils ont surtout trahi toute une génération, celle qui, au beau milieu de la guerre froide, avait refusé de se laisser dominer par des idéologies borgnes et fondé son engagement, tout simplement et très subversivement, sur la Déclaration universelle des droits de l’Homme.
Cette « génération Amnesty » s’était mobilisée pour les dissidents du camp soviétique. Elle leur avait fait confiance, rêvant de construire, avec eux, autour d’eux, des sociétés libres et pacifiées. Elle avait aussi pris la défense des militants sandinistes pourchassés par les sbires de Somoza et stigmatisé l’appui du « monde libre » à la dictature du  Nicaragua.

L’hiver de la démocratie
Aujourd’hui, cette génération antiautoritaire est la première à dénoncer les maîtres de Budapest et de Managua. Pour elle, Orban et Ortega incarnent l’hiver de la démocratie. Ils menacent les fondements les plus essentiels des traditions libérales et progressistes. Ils gomment des décennies de lutte pour la liberté et la raison. Viktor Orban trahit Andrei Sakharov et Vaclav Havel, Daniel Ortega nie les idées libertaires du général Sandino, qui, dans les années 30, avait lutté contre l’intervention américaine et la dictature.
Les protestations viennent aussi de ceux qui s’étaient idéologiquement alignés sur les combats de ces rebelles aujourd’hui défroqués. En Europe de l’Est, des anciens dissidents, qui avaient applaudi à la chute du communisme magyar, s’indignent de l’immense bond en arrière orchestré par Viktor Orban. Début janvier, Adam Michnik, l’un des plus célèbres intellectuels du mouvement Solidarnosc, a même lancé un appel à la désobéissance civile. « La Hongrie d’Orban emprunte la voie de la Biélorussie de Loukachenko, écrivait-il dans le grand quotidien Gazeta Wyborcza. Les lois qu’il a édictées visent l’Etat de droit, détruisent la démocratie, insultent la société ».
En Amérique latine, de grandes voix progressistes se sont élevées contre les dérives de Daniel Ortega. En octobre 2008, 130 intellectuels, parmi lesquels des personnalités de gauche qui avaient lutté pour la Révolution sandiniste, comme Mario Benedetti, Horacio Verbitsky, Eduardo Galeano et Ariel Dorfman, ont durement condamné l’émergence à Managua d’une « dictature familiale », fondée sur la répression de la presse, le népotisme et la corruption.

Symboles des confusions et des trahisons
Le long du Danube, sur les rives du lac Managua, deux hommes lèvent le menton et défient leurs contradicteurs. L’un s’imagine démocrate-chrétien, l’autre se croit progressiste. Engoncés dans leurs idéologies du passé, ils se considèrent sans doute comme des ennemis jurés, alors qu’ils appartiennent tous les deux au même camp des adversaires de la démocratie et la liberté.
Viktor Ortega et Daniel Orban, symboles des confusions et des trahisons de notre temps, rappels de la folie du pouvoir de tous les temps. Comme l’écrivait Arthur Koestler, l’auteur du Zéro et l’Infini, l’une des réflexions classiques sur le totalitarisme, «Ce sont ceux qui ambitionnent le plus ardemment le pouvoir qui devraient en être tenus le plus soigneusement à l’écart ».

 

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