Aung San Suu Kyi: une ligne rouge pour le Prix Nobel

« Ni le testament d’Alfred Nobel ni les statuts de la Fondation Nobel n’ouvrent la possibilité qu’un prix Nobel -que ce soit en Physique, Chimie, Médecine, Littérature ou Paix– soit retiré ». Le secrétaire du Comité Nobel norvégien, Olav Njølstad, ne pourrait être plus clair. Comme le soulignait déjà l’année dernière son président, « ce n’est pas notre rôle de surveiller et de censurer ce que fait un lauréat après avoir reçu son Prix ».
Vraiment? La controverse a inévitablement accompagné l’octroi du Prix Nobel de la Paix, un choix qui est toujours éminemment politique. La sélection en 1973 de l’ex-secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger et de son homologue vietnamien Le Duc Tho, celle, en 1978, d’ Anouar el-Sadate et de Menachem Begin, avaient en particulier suscité de vives polémiques.
Aujourd’hui, c’est au tour de Daw Aung San Suu Kyi, première ministre de facto du Myanmar, d’être au coeur du cyclone. Mais le Comité Nobel norvégien ne pourra pas échapper à la tempête par un simple rappel de ses règles de fonctionnement. Pour la première fois, en effet, une lauréate du Nobel de la Paix, est accusée, par des rapporteurs des Nations unies, de passivité, voire de complicité, dans les crimes contre l’humanité et crimes de génocide perpétrés par une armée birmane qu’elle est censée contrôler. Le rapport publié à la mi-septembre par une équipe d’enquêteurs de l’ONU est ravageur: il décrit des atrocités sans nom à l’encontre de musulmans apatrides Rohingyas, le recours massif aux viols, à la torture et aux exécutions sommaires, l’épuration ethnique, la destruction de centaines de villages, le déplacement et l’exil de centaines de milliers de personnes.
Le Nobel de la Paix consacre, stricto sensu, des actions passées. Mais cette reconnaissance implique aussi un engagement pour le futur. C’est d’ailleurs le sens du Prix accordé à Barack Obama, en 2009, quelques mois à peine après son entrée à la Maison Blanche. Ce Prix est entouré d’une telle aura morale que l’opinion publique attend des « élus » qu’ils soient à la hauteur des hommages qui leur ont été rendus. Il puise aussi son prestige dans les actions postérieures à son attribution, dans la cohérence des lauréats avec les motifs qui avaient amené le jury à leur accorder cet honneur. A l’exemple du premier d’entre eux, Henri Dunant, fondateur de la Croix-Rouge internationale, primé en 1901 et dont l’action s’est poursuivie dans le développement du droit international humanitaire, celui-là même que l’armée birmane viole aujourd’hui sans vergogne. A l’instar aussi de Fridtjof Nansen, couronné en 1922, qui poursuivra jusqu’à sa mort en 1930 son combat pour les réfugiés et apatrides. La plupart des lauréats, du président costaricien Oscar Arias à Médecins sans frontières, du pasteur sud-africain Desmond Tutu à la dissidente iranienne Shirin Ebadi, ont été fidèles à la mission morale qu’ils savaient devoir assumer.

Cohérences
Certains jurys n’ont pas la rigidité du Comité Nobel norvégien. Lorsque les personnalités primées trahissent les valeurs au nom desquelles elles ont été honorées, la sanction tombe, sans appel. Il ne s’agit pas seulement de « punir », mais bien de préserver l’intégrité morale et la signification symbolique du Prix ou du titre accordés. Quelle personne aurait envie de se retrouver aux côtés de lauréats jadis honorables, qui se seraient convertis par la suite en dictateurs ou criminels de guerre? Quel jury aimerait susciter l’ironie d’un Groucho Marx, qui disait « ne jamais vouloir faire partie d’un club qui l’accepterait comme membre »?
Plusieurs villes britanniques, dont Glasgow, Edimbourg et Oxford, ont retiré les titres de citoyens d’honneur qu’ils avaient accordé à Aung San Suu Kyi. L’Université catholique de Louvain a débaptisé une chaire de Sciences politiques qui lui rendait hommage. Des syndicats britanniques l’ont exclue de leur listes de membres d’honneur. Le Parlement d’Ottawa vient de la priver de son titre de citoyenne honoraire du Canada. Pour eux, l’ancienne héroïne est allée trop loin, elle s’est tue trop longtemps et quand elle a parlé, elle n’a en aucun moment exprimé les convictions et les valeurs pour lesquels ils l’avaient honorée.
Une ligne rouge a clairement été franchie en Birmanie. C’est ce que le Musée de l’Holocauste de Washington a signifié, en mars dernier, lorsqu’il a retiré le Prix Elie Wiesel qu’il avait octroyé à Aung San Suu Kyi en 2012. « Nous comprenons la situation difficile que vous devez affronter après des décennies de mal-gouvernance militaire et de violence, notait sa directrice Sara Bloomfield. Mais la Ligue nationale pour la démocratie, sous votre direction, a refusé de coopérer avec les enquêteurs des Nations unies, répandu une rhétorique de haine contre la communauté Rohingya et réprimé les journalistes. La gravité des atrocités commises ces derniers mois exige que vous utilisiez votre autorité morale pour mettre un terme à cette situation».
Cette ligne rouge que constituent les crimes les plus graves sanctionnés par le droit international et la Cour pénale internationale devrait sans doute amener les jurés du Prix Nobel de la Paix à revoir leurs dogmes. S’il y a inculpation et condamnation des militaires birmans, le Jury d’Oslo n’aura pas le choix de l’esquive. Face à ces crimes imprescriptibles, le juridisme serait perçu comme un déni de Justice. Il nierait les principes d’humanité que le Prix Nobel de la Paix, malgré ses erreurs et ses ambiguïtés, a toujours prétendu incarner.

Note: cette chronique a été publiée le 27 septembre dans Le Soir + (en ligne) et le 28 dans Le Soir papier.

 

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