Les grands maux commencent par des mots.

Pour les historiens de la Seconde guerre mondiale, l’année 2019 sera faste, avec les commémorations du débarquement en Normandie, de la libération de la France et de la Belgique et de la bataille des Ardennes. Déjà, les livres s’accumulent sur les tables des librairies et, à la télévision, les programmateurs ressortent des tiroirs les immenses succès que furent les films Le Jour le plus long, Il faut sauver le soldat Ryan et la série Frères d’armes.
C’est comme si on entendait à nouveau la voix du général de Gaulle, le 25 août 1944 à l’hôtel de Ville de Paris, clamant devant une foule en liesse. “Nous sommes ici chez nous dans Paris levé. Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé, mais Paris libéré ! ». Ou l’annonce, vibrante, lyrique, de la libération de Bruxelles sur les ondes de la Radio nationale belge le 4 septembre 1944.
Ce 75ème anniversaire ne sera pas seulement un exercice de mémoire. Il s’inscrit dans une « atmosphère morale », comme l’écrivait, dans Le Monde d’hier, Stefan Zweig, peu avant de se suicider. Il nous parle autant des années de l’avant-guerre que des événements de 1944. « Toute histoire digne de ce nom est histoire contemporaine », disait l’homme politique libéral italien Benedetto Croce (1866-1952).

Ces commémorations vont se dérouler en effet alors que les Etats-Unis et l’Europe sont menacés par ces ressentiments, ces haines et ces pulsions autoritaires qui rongèrent les années 1930 et finirent par précipiter le monde dans la guerre totale et la barbarie. Elles vont avoir lieu quelques semaines à peine après des élections européennes qui risquent de déboucher sur une forte progression de partis nationaux-populistes, largement hostiles aux valeurs dont se réclamaient les forces militaires alliées dans cette Good War, cette « bonne guerre » contre le totalitarisme nazi.
En février dernier, lors d’une conférence organisée à l’Ecole royale militaire par la fondation Liberation Route Europe, le social-démocrate hollandais Frans Timmermans, vice-Président de la Commission européenne, avait ancré 1944 dans l’actualité immédiate et lancé un avertissement, rappelant la figure tragique de l’écrivain Joseph Roth (1894-1939),« qui avait vu les semences de la terreur nazie et prédit où elles mèneraient ». Les textes de ce journaliste né en Galicie, dans l’ancien Empire austro-hongrois, ne laissaient pas de place, en effet, à la complaisance ou aux doutes. « L’intrusion du caporal Hitler, prévenait-il dès 1933 dans Les cahiers juifs (1), ne signifie pas seulement le début d’un nouveau chapitre dans le domaine de l’antisémitisme: non! Ce Troisième Reich est le commencement de la destruction ».
« Les grands maux commencent par un mot, qui déshumanise quelqu’un parce qu’il est Juif, rom, musulman ou homosexuel, prévenait Frans Timmermans. Ils se poursuivent par le recul des limites qui cadraient jusque-là ce qui est acceptable,. Si nous ne réagissons pas, les mots de haine créeront un environnement qui rendra possible les actes de haine ».

“La part du Diable”
Nous y sommes. Les indices et les faits sont là qui devraient amener les démocrates à sonner le tocsin. La parole s’est « libérée », en fait s’est ensauvagée, amplifiée par des réseaux sociaux, relais de toutes les violences et de toutes les veuleries. Des mots qui ont nourri le nazisme sont de nouveau proférés sans la moindre honte, avec une volonté d’intimidation et la certitude pour ces factieux que « leur heure est venue ». Des sondages révèlent une montée de l’antisémitisme et de la haine anti-musulmane. Partout en Europe, des groupes expriment sans retenue leur rejet des institutions et de l’Etat de droit et leur justification de la violence. Dans les rues de France, des nervis d’extrême droite débordent des manifestations des Gilets jaunes et sèment une atmosphère de guerre civile, visant les symboles de la République. Une certaine extrême gauche, à la recherche du peuple désespérément, cautionne ou tergiverse. De l’Autriche à l’Andalousie, des conservateurs « modérés » rompent des cordons sanitaires et s’accommodent de discours qui les compromettent dans cette funeste dérive.
Cet anniversaire des 75 ans ne sera donc pas simplement mémoriel et cérémoniel, figé dans le temps passé d’une glorieuse épopée militaire. 1944 écrira l’actualité de 2019. Mais ces commémorations offriront-elles une occasion unique pour disqualifier, au nom des valeurs de la Libération, ceux qui, de nouveau, brandissent les torches de la haine et jouent avec le feu? La tâche est immense car les souvenirs s’estompent et les derniers témoins de l’horreur disparaissent. En dépit d’initiatives remarquables comme celles des Territoires de la mémoire, du Bastogne War Museum, du Mémorial de Caen ou du Musée juif de Belgique, l’ignorance de l’histoire des années 30 et 40 est abyssale.
Les fractures sociales sont réelles et elles ont été attisées par un néo-libéralisme qui s’obstine et n’arrive pas à faire son mea culpa. Mais comme lors de ces funestes années 1930, la différence majeure, essentielle, ne passe plus seulement entre « le peuple » et les « élites » ni entre la gauche et la droite, mais entre ceux qui exploitent la « part du Diable », comme l’appela le philosophe résistant Denis de Rougemont en 1942, et ceux qui la rejettent au nom de ces valeurs d’humanisme et de raison qui seules justifient que l’on parle d’une « civilisation européenne ».
« La démocratie n’a pas été assassinée en différents points du globe entre 1918 et 1940 par des dictateurs tout-puissants venant d’ailleurs, note Jean-Claude Hazera dans son livre Comment meurent les démocraties (Odile Jacob, 2018). Le plus souvent, elle s’est suicidée. Des citoyens libres se sont abandonnés à la servitude volontaire. Le danger était dans leurs têtes, comme il est dans les nôtres ».

Notes:

(1) Ce texte de Joseph Roth a été publié dans A Berlin (Editions Les Belles Lettres), un recueil d’articles sur la capitale allemande, dans les années 1920.

(2) Cette chronique a été publiée jeudi après midi 17 janvier dans Le Soir +, en ligne, et vendredi 18 janvier dans Le Soir “papier”.

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