Le trumpisme, du Prozac pour une certaine Amérique, blanche et déprimée

Deux ans après son entrée à la Maison Blanche, Donald Trump est toujours là. Il le rappelle tous les matins en cliquant fébrilement sur Twitter. Le détricotage des mesures adoptées par son prédécesseur, Barack Obama, le guide de manière obsessionnelle, tout comme sa volonté de remettre en cause les principes et les institutions qui, après la Seconde Guerre mondiale, avaient assuré l’hégémonie et la crédibilité des Etats-Unis au sein du monde occidental.
Le locataire de la Maison Blanche, rappelons-le, est « minoritaire ». En novembre 2016, Il avait reçu 3 millions de voix en moins que sa rivale démocrate Hillary Clinton. Lors des élections à mi-parcours, en novembre 2018, il a perdu le contrôle de la Chambre des représentants. Sa cote de popularité, toutefois, continue de flotter obstinément au-dessus des 40% et il a réussi à réunir autour de sa casquette rouge et de son slogan Make America Great Again une majorité de l’électorat républicain et même une partie des Démocrates, un socle sur lequel il peut ambitionner de fonder sa campagne pour un deuxième mandat.
Sa force réside, paradoxalement, dans le sentiment de déclin et de vulnérabilité qui taraude une certaine Amérique. Son électorat, à l’image des électeurs pro-Brexit nostalgiques du Rule Britannia, ne s’accommode pas de la fin du Siècle américain. S’exonérant de toute faute, il se sent menacé par le « nouvel ordre mondial », persuadé que la vertueuse Amérique a été grugée par ses adversaires et ses alliés. Par la Chine en premier lieu, mais aussi par ces free riders, ces profiteurs, l’Europe ou le Mexique, qui « abusent de la bienveillance américaine ».
Cette perception d’une érosion de la puissance des Etats-Unis sur la scène internationale reflète une autre réalité, interne celle-là. Donald Trump a été en partie élu par des Américains insécurisés par la « fatalité démographique », la crainte de la population blanche « caucasienne » (61%) d’être peu à peu « déplacée » par les minorités ethniques, les hispaniques en particulier. Certains « trumpistes » attribuent même à l’essor de ces communautés « non blanches » l’une des raisons du déclin américain.
Cette peur d’un déclassement racial est l’un des éléments les plus corrosifs de l’histoire des Etats-Unis, comme le rappelle le dernier numéro de la revue America. « Croire à la prééminence de la couleur de la peau, écrit son directeur François Busnel, voila ce qui fonde la conviction d’une nation qui continue, sous le règne de Trump, à croire qu’elle est blanche. Contre toute évidence et de manière tragique ».
Ce sentiment se mélange, dans une partie de l’électorat, aux incertitudes sociales, issues en particulier de la crise financière de 2007-2008. « Le succès de Trump est d’avoir coalisé la grande tradition raciste du Sud avec la rage montante des classes moyennes blanches paupérisées ou socialement déclassées », écrit Sylvain Cypel dans Le un.

Une identité malheureuse
Ces craintes ont débouché sur une forme d’« angoisse civilisationnelle » que le professeur de Harvard, feu Samuel Huntington, a bien résumé dans les titres de deux ses livres les plus controversés: Le choc des civilisations, paru en 1996, qui mettait face à face le monde occidental et « les autres », mais aussi Qui sommes-nous?, publié en 2004, une réflexion tourmentée sur l’impact des changements démographiques et de l’immigration sur la nation américaine originelle, « blanche, anglo-saxonne et protestante ».
La crainte identitaire est au coeur du phénomène Trump, tout autant sinon davantage que le malaise social provoqué par la globalisation. Dans un livre récent, Le populisme aux Etats-Unis (paru aux Editions du Centre d’action laïque), Jerôme Jamin, professeur à l’Université de Liège, souligne ce glissement d’un populisme « prolétaire » à un « populisme identitaire ». «Ce n’est plus le travailleur et la classe moyenne qui sont menacés, constate-t-il en se référant au livre de l’auteur nationaliste Pat Buchanan, The Death of the West, mais la population blanche: l’Américain blanc et croyant, attaché aux valeurs chrétiennes; l’immigré d’origine européenne qui rapidement adopte la culture et les moeurs de son pays d’accueil».
Ce populisme des « perdants du cosmopolitisme » va-t-il l’emporter et tout emporter, à l’ère du grand repli? Dans sa revanche contre l’Amérique libérale, Donald Trump n’a pas réussi à ébranler les garde-fous crées par les Pères fondateurs, qui avaient une saine méfiance des foucades populaires et des tentations autoritaires. Comme s’en étaient réjouit les défenseurs de la Constitution à l’issue du scandale du Watergate en 1974, le système des checks and balances, des contrepouvoirs, a tenu. « It works, ça fonctionne », se rassurent les optimistes.
Rien n’est joué, toutefois. Donald Trump a déséquilibré, à droite et pour longtemps, la Cour suprême. Il continue à insuffler ses ressentiments au travers de médias ultra-conservateurs et de réseaux sociaux qui polarisent dangereusement la nation et isolent son électorat dans une bulle de sectarisme, de complotisme et de hargne. Il exploite et manipule la « question sociale », trop longtemps négligée par un Parti démocrate dominé par les tenants de la « mondialisation heureuse» et qui peine aujourd’hui à se définir et à se rassembler.
L’opposition qu’il agite entre « le peuple » et les « élites », entre « les vrais gens qui bossent » et« ceux qui spéculent ou tirent au flanc », est une imposture. Donald Trump incarne le nativisme de toujours, intolérant et illibéral face à une autre Amérique attachée aux idéaux de liberté, d’égalité et d’ouverture. Une Amérique qui croit qu’il faut « être loyal au pays dont on rêve plutôt qu’à celui que l’on découvre chaque matin à son réveil », selon la belle expression du philosophe « libéral » Richard Rorty. C’est sur ce terrain des valeurs et de l’ « identité morale » de l’Amérique que va se jouer la prochaine élection présidentielle.

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