Nous roulons encore le nez sur le guidon. A contre-sens

Des dizaines de milliers de citoyens, des jeunes enfin, ont prouvé ces dernières semaines qu’ils avaient pris la mesure des urgences particulières que nous accablent. Le changement climatique et la dégradation de l’environnement sont des «urgences particulières », parce que contrairement aux autres crises, elles ne sont pas des étincelles de l’actualité, mais des feux qui couvent sourdement sous la tourbe et permettent, dès lors, tous les dénis et toutes les esquives.
Sans surprise, la réaction des « responsables » reste largement inadéquate et décalée. Sur la défensive. « Court-termisme », diront les esprits chagrins. Le monde politique, corseté dans ses échéances électorales, a généralement du mal à penser à long terme. Comme le monde boursier qui peine à regarder au-delà des bilans trimestriels des sociétés cotées. Comme les médias qui fonctionnent très souvent à l’immédiateté.
Et pourtant, les pouvoirs regardent bien à moyen et à long terme lorsqu’ils décident de grands travaux d’infrastructures ou de programmes d’équipements des forces armées. A l’instar des citoyens, qui empruntent sur trente ans pour acheter une maison ou cotisent pour une assurance pension.
Pourquoi donc restons-nous, majoritairement, aussi passifs face à des enjeux collectifs, environnementaux, politiques ou sociaux, qui ont la même ligne d’horizon? Le décalage entre le constat et l’action est, avouons-le, sidérant. Le livre de Rachel Carson sur le Printemps silencieux, qui dénonçait l’usage massif de pesticides aux Etats-Unis, a été publié en 1962. Le rapport du Club de Rome sur « les limites de la croissance » est paru en 1972. La première élection d’un écologiste à un Parlement national, en Suisse, date de 1979. Notre avenir commun, fondement du concept de « développement durable », a été publié par la Commission Brundlant en 1987. Mais si ces avertissements ont été entendus, ils n’ont pas été écoutés. Le monde réellement existant a poursuivi sa course folle, pour ne pas déranger des consensus commodes, braquer des électeurs camés au consumérisme ou bousculer des groupes d’intérêts économiques. Pendant ce temps-là, les problèmes ont chaussé des bottes de sept lieues et fait le tour du monde, alors que les personnes appelées à les résoudre étaient encore en train de nouer leurs lacets.
Cet aveuglement et cette lenteur à réagir n’affectent pas seulement la question de l’environnement. Combien de temps a-t-il fallu attendre pour que les gouvernements européens ou américains, bercés par la douce musique moderne d’Alain Minc ou de Thomas Friedman, entendent les ressentiments d’une partie de leur population à l’égard de la « globalisation malheureuse » ? La première grande manifestation des anti- ou des alter-mondialistes a eu lieu en 1999, à Seattle, lors d’une réunion de l’Organisation mondiale du commerce. La dénonciation des hedge funds toxiques date du début des années 2000. Le Prix Nobel d’Economie américain, Joseph Stigliz, a écrit La mondialisation des mécontents en 2002. Combien de temps a-t-il fallu également pour comprendre l’émergence de la question identitaire « populiste »? Le réveil des « élites mondialisées » n’a vraiment commencé qu’après la victoire du Brexit et de Donald Trump en 2016 et l’apparition des gilets jaunes. Et encore, ce réveil est-il largement celui des somnambules.
En 2000, le Président de l’International Herald Tribune, Peter Goldmark Jr., s’était inquiété de ce décalage entre la réalité sous-jacente et l’actualité. « Un horizon de temps d’une, deux, trois décennies ne colle pas à notre expérience professionnelle, écrivait-il. Et pourtant, le bon journalisme se teste à sa capacité de décrire les grandes tendances et les grandes conséquences. Nous ne couvrons pas suffisamment les mouvements des plaques tectoniques en-dessous des paysages qui nous entourent ».

La tyrannie de l’immédiateté
Paradoxalement, cette lenteur à identifier les courants de fonds s’allie à la tyrannie de l’immédiateté pour compliquer la recherche de solutions solides aux enjeux à long terme de nos sociétés. L’impact des réseaux sociaux et des chaines d’information en continu doit aussi se calculer à l’aune des déclarations péremptoires qu’ils induisent et exacerbent, intimidant la pensée raisonnée au profit du « Il n’y a qu’à ». « Il n’y qu’à prendre l’argent où il est, il n’y a qu’à renvoyer les immigrés, il n’y a qu’à tirer dans le tas ».
On a beaucoup parlé ces dernières années de « post-vérité », mais comme le suggère l’écrivain mexicain Emiliano Monge, auteur du roman Les terres dévastées, on devrait tout autant parler de « pré-vérité ».« Dernièrement, notait-il, nous avons pris l’habitude de toujours avoir une opinion, formée et irrévocable, avant même que ne se déroule le fait à propos duquel nous avons une opinion ». Cette hâte à préjuger, comme l’esquive face à la crise environnementale, s’explique en partie par la commodité. « La raison pour laquelle les mensonges, les rumeurs, les théories du complot, la désinformation et les memes se répandent comme un virus, c’est parce que le coût de la transaction -les rediffuser- est proche de zéro», note le professeur irlandais John Naughton, spécialiste de l’impact de la technologie sur la société.
Procrastination, précipitation, improvisation. Ces mots riment, comme dans un poème maudit, révélateurs de l’égoïsme et du narcissisme histrionique qui corrodent nos sociétés. Ils entravent l’adoption des décisions urgentes et complexes. Ils empêchent de penser au delà de l’écume des jours et d’affronter ces courants de fonds, signes annonciateurs de profonds bouleversements, que nous attribuons à la fatalité alors qu’ils ne sont que la preuve de notre propension à la facilité et à l’irresponsabilité. Après nous les mouches…

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Une réponse à Nous roulons encore le nez sur le guidon. A contre-sens

  1. Manu Kodeck dit :

    Sophie Swaton: «La planète arrive à un point de rupture»

    Difficile de donner tort à ceux qui nous prédisent «l’effondrement globalisé», selon la philosophe et économiste à l’Université de Lausanne. Plusieurs limites de notre planète ont été dépassées et la situation en Suisse pourrait se détériorer ces prochaines années déjà. Comment cohabiter avec cette ambiance de déclin?

    Manifestations citoyennes. Rapports alarmistes. Initiatives privées ou publiques. Déclics personnels. Ces derniers mois, le sentiment d’urgence face au réchauffement climatique s’intensifie. Le 15 mars prochain, une manifestation est d’ailleurs prévue en Suisse comme dans le reste du monde pour appeler à une prise de conscience générale sur cette problématique.

    Article complet
    https://www.letemps.ch/economie/sophie-swaton-planete-arrive-un-point-rupture

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