Un moment de grâce au milieu du grand naufrage

Depuis des années, des esprits éclairés nous mettent en garde, avec raison, contre tout ce qui nous enferme dans des identités crispées et des communautés fermées. Dans ces silos, ces bulles et ces tribus qui nous protègent des « autres ». Dans ces territoires où la parole est excluante et péremptoire. « Chacun chez soi, chacun pour soi, avec ceux qui pensent comme moi »: ces mots n’ont jamais inspiré de grandes idées ni construit des sociétés équilibrées.
Jugée à l’aune de cette crispation du monde, la cérémonie, mardi dernier à Louvain-la-Neuve, des docteur(e)s honoris causa de la Faculté des sciences économiques, sociales, politiques et de communication (ESPO), a été un réel « moment de grâce ». Loin, très loin, du charivari des réseaux sociaux et de la hargne des ronds-points. Loin des émissions télé-hanounisées et des débats pugilats. Un moment privilégié, où les idées n’étaient pas cadrées par des identités réductrices (et parfois, meurtrières), comme l’ethnie, la langue ou la religion, mais inspirées par une universalité qui transcende et libère.
L’hommage rendu à la militante saoudienne des droits humains, Loujain Al-Hathloul, aujourd’hui emprisonnée et jugée à Riyad, a sans aucun doute été le symbole le plus éloquent de cette universalité. La jeune saoudienne est accusée d’avoir eu « l’intention de saper la sécurité, la stabilité et l’unité nationale du royaume », alors qu’elle s’opposait tout simplement à la tutelle masculine, aux discriminations et aux violences contre les femmes. L’Arabie saoudite, accusée de crimes de guerre au Yemen et de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi à Istanbul, est devenue plus que jamais un test de l’engagement des démocraties occidentales en faveur des principes dont celles-ci se réclament. L’université de Louvain a choisi. Clairement. Et sans stigmatiser une nation ou une religion.
Liberté! Ce mot a été le fil d’Ariane de la cérémonie. Comme un écho du poème de l’écrivaine franco-libanaise Andrée Chedid, qui s’applique tellement bien à l’éthique académique : « Nulle oeuvre ne se féconde sous le joug. Nulle cause ne s’honore de la menace, Nul avenir ne se forge sous l’interdit ». Ecrit en 1993 en hommage à Salman Rushdie, ce texte est malheureusement plus que jamais d’actualité. Car cet enfermement de la pensée n’est plus limité à des pays lointains, comme l’Iran. Il s’insinue aussi dans les plus vieilles démocraties, au coeur même de l’Union européenne, comme l’a rappelé Caroline Pauwels, rectrice de la VUB (Vrije Universiteit Brussel), elle aussi honorée du titre de docteure honoris causa, qui a souligné, en particulier, les dérives de la Hongrie de Viktor Orban et ses attaques contre la liberté académique.
Le troisième lauréat, le professeur John Roemer de l’Université de Yale, a mis en garde, à son tour, contre les nuages sombres qui s’accumulent au-dessus de nos sociétés et qui font des universités, de nouveau, des enjeux civilisationnels. « Nous vivons les pires moments depuis 80 ans », a-t-il ajouté. Lors de ces funestes années 1930, une des confrontations les plus vives eut lieu précisément dans une université, à Salamanque, entre son recteur, le philosophe Miguel de Unamuno, et un général franquiste. La version qui nous est parvenue de cet échange a sans doute été reconstituée, mais bien qu’elle soit contestée, elle symbolise magistralement l’opposition frontale entre la force et la raison. « Mort à l’intelligence. Vive la mort », se serait écrié le militaire nationaliste. « Voici le temple de l’intelligence, et j’en suis le grand prêtre. Vous en profanez l’enceinte sacrée, lui aurait répondu Unamuno. Vous gagnerez parce que vous avez plus de force bestiale qu’il n’en faut. Mais vous ne convaincrez pas. Car pour convaincre, il vous faudrait ce qu’il vous manque : la raison et le droit ».
Oui, « la raison, la science, l’humanisme et le possibilisme, cette utopie réaliste chère à Philippe Van Parijs“, comme l’a résumé Caroline Pauwels, définissent la démarche universitaire, au-delà des différences philosophiques ou idéologiques. « Parlez librement, écoutez respectueusement, les opinions différentes sont importantes », le slogan du Difference Day, l’événement annuel parrainé par l’ULB et la VUB le 3 mai, journée mondiale de la liberté de la presse, s’est introduit dans les discours, exprimant ces convictions communes qui garantissent des sociétés plurielles, débatteuses et policées.
Penser en toute liberté, à l’exemple de Simon Leys, célébré par le professeur Roemer, parce que le sinologue belge fut l’un des premiers, dans les années 1970, à dévoiler la supercherie et l’inhumanité du maoïsme, à une époque où il valait mieux « avoir tort avec Jean-Paul Sartre que raison avec Raymond Aron ». « Former le jugement », comme l’a rappelé un intervenant, citant le philosophe américain John Dewey. S’engager au sein de la société en dehors de « l’espace protégé, sécurisé » de l’Université, comme l’a souligné le doyen Sébastien Van Bellegem. Oui, mardi dernier, pendant trois heures, un autre monde paraissait possible, ancré dans ces différences qui unissent parce qu’elles expriment un accord sur des valeurs de liberté, d’intelligence et de respect.
Trois heures pour se rassurer, avant de retourner sur les Hauts de Hurlevent. Dans ce « monde en décomposition » qu’évoque Amin Maalouf dans son dernier essai presque désespéré, Le naufrage des civilisations. En se souvenant de la pirouette d’I. F. Stone, journaliste américain « dissident », auteur d’une Histoire non conformiste de notre temps: « les seuls combats qui valent la peine d’être menés sont ceux qu’on est sûr de perdre »…

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