Quand les intellectuels s’égarent

Ils sont encensés pour la brillance de leur esprit. Leurs livres ou leurs articles ont parfois même le statut de textes sacrés. Les médias les interviewent et les invitent sans compter. Et pourtant, souvent ils s’égarent. Dans les années 1920, Julien Benda parla fameusement de la « trahison des clercs », cette tentation récurrente des intellectuels, car il s’agit bien d’eux, de s’emballer pour des idéologies glauques et des satrapies ténébreuses.
Pendant des décennies, le stalinisme subjugua de grands intellectuels parisiens, un temps ou longtemps, de Louis Aragon à Jean-Paul Sartre, alors que Victor Serge et David Rousset avaient déjà dénoncé l’univers totalitaire soviétique. Plus tard, d’autres brillants esprits furent saisis d’une passion sidérante pour la Révolution culturelle chinoise, alors que Simon Leys, comme le rappelle Philippe Paquet dans la biographie qu’il lui a consacrée (Gallimard, 2016), les avait avertis de la tyrannie qui y sévissait. « Les idiots disent des idioties comme les pommiers produisent des pommes », avait-il lancé à l’adresse des « maos ».
La « gauche réactionnaire » n’a pas l’exclusivité de ces égarements. Tout au long de la marche folle de l’histoire, des intellectuels de droite ont prêté leur célébrité à des régimes voyous. Dans son livre Berlin 1933 (Le Seuil, 2019), Daniel Schneidermann égrène les noms de ceux qui s’entichèrent de l’Allemagne nazie. Eric Branca ne les rate pas non plus dans Les entretiens oubliés d’Hitler (Perrin, 2019), une collection d’interviews fascinées ou complaisantes du Führer par des écrivains et journalistes de renom, comme Fernand de Brinon et Bertrand de Jouvenel.
Mais pourquoi donc rappeler ce somnambulisme récurrent des intellectuels français? Parce que, dans « ce pays qui aime les idées » (Flammarion, 2015), comme le désigne le professeur d’Oxford Sudhir Hazareesingh, la montée des populismes et « la dérive vers une forme étriquée de nationalisme ethnique », confirmées par le scrutin européen du 26 mai, ont été accompagnées par des intellectuels, ou prétendus tels.
En 2002 déjà, l’historien Daniel Lindenberg avait théorisé la droitisation de la pensée française dans son livre Rappel à l’ordre. Il s’en était surtout pris aux « nouveaux philosophes », à ces écrivains néo-conservateurs qui, selon la formule grinçante de Guy Hocquenghem, « passèrent du col Mao au Rotary » et glissèrent de La Cause du Peuple à Valeurs actuelles et Le Causeur Si certains d’entre eux s’opposent aujourd’hui aux populismes, d’autres, au contraire, les confortent par leurs réflexions ambiguës sur « l’identité malheureuse » ou leur stigmatisation péremptoire de la bien-pensance, de la repentance ou du « droit-de-l’hommisme ».

Perte des illusions et régression?
Cette droitisation s’est accentuée avec l’émergence des « nouveaux anti-modernes », souverainistes, identitaires, déclinistes, comme les décrit Pascale Tournier, directrice adjointe de l’hebdomadaire catholique La Vie, dans Le vieux monde est de retour (Stock, 2018). Plus à droite encore, Maurice Barrès, Charles Maurras et Céline sont banalisés, le maréchal Pétain excusé, le colonialisme déculpabilisé, tandis que la liberté d’expression, la République et la laïcité servent d’alibis à des politiques de discrimination, voire de haine, xénophobe, islamophobe, antisémite.
« Est-il vraiment nécessaire que la perte des illusions coïncide avec un désir de régression ?» La question que posait le philosophe italien Paolo Rossi en 1988 prend une tout autre dimension aujourd’hui, alors que les livres d’Eric Zemmour et de Michel Houellebecq caracolent en tête de gondole des supermarchés. Alors que le Rassemblement national est le premier parti de France.
Ces intellectuels publics ont sans doute surfé sur la déréliction d’une certaine gauche, « qui a négligé les sujets qui la gênaient », comme l’écrit Laurent Joffrin, que ce soit l’islam, le désarroi social ou l’identité nationale. Mais si certains d’entre eux se réclament de la common decency de George Orwell et de l’humanisme de Simone Weil, l’auteure d’Oppression et liberté, les idées qui circulent aujourd’hui dans leurs rangs rappellent aussi que les « idéologies françaises » ont souvent été « illibérales ».
Cet extrémisme Made in France dépasse d’ailleurs les frontières de l’Hexagone. Fin 2017, après les violences de Charlottesville (Etats-Unis), Thomas Chatterton Williams titrait dans le New Yorker sur « les origines françaises du nationalisme blanc » autour de Renaud Camus et de sa thèse du « grand remplacement ». En avril dernier, après l’attentat de Christchurch (Nouvelle-Zélande), Marc Weitzmann concluait dans Foreign Affairs que « la langue globale de la haine est française ».
Excessif? Sans doute, mais comme à l’époque du fascisme ou du communisme, les « idées françaises » ont des conséquences, bien au-delà de l’égo et de l’écho médiatique de ceux qui les expriment. Pour Mark Lilla, auteur en décembre dernier d’un long article de la New York Review of Books, le sort de la France et de l’Europe dépendra largement de la « guerre des droites françaises »: l’une, « conservatrice modérée, servira de rempart contre les furies de l’Alt-Right », note-t-il;  l’autre, fondée sur « un nationalisme chrétien réactionnaire» risque de contribuer au grand désastre civilisationnel que les Cassandre nous annoncent. Le partage des eaux est proche, comme cette ligne de feu qui, en 1940, sépara au sein de la droite, Charles de Gaulle et Philippe Pétain, Georges Bernanos et Robert Brasillach.
« Le mépris de l’homme est nécessaire à qui veut user et abuser de l’homme », prévenait François Mauriac en 1943. Cet écrivain bourgeois, catholique et résistant sut distinguer, à temps, le conservatisme du fascisme, le patriotisme du nationalisme et ne prêta pas son nom à des aventures opportunistes, veules ou ambiguës. L’intelligence, ou ce qui lui ressemble, n’est jamais une excuse à l’indécence.

Note: Cette chronique a été publiée dans Le Soir en ligne jeudi 6 juin et dans la version papier vendredi 7 juin. Une erreur a été corrigée (avec mes excuses) dans cette version postée sur mon blog. L’auteur de “La langue globale..” est Marc Weitzmann (et non Weizmann) et son article a été publié dans la revue Foreign Affairs et non Foreign Policy.

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