Iran/Etats-Unis: Le mensonge est une bombe à retardement

Qui sont les auteurs des attaques contre des tankers dans le Golfe d’Oman? Pour l’administration Trump, pas de doute: c’est l’Iran. Mais Téhéran jure ses grands dieux qu’il n’a rien à voir dans ces actes malveillants.
Un peu partout, des voix s’élèvent, appelant à la prudence. « Avant de blâmer quelqu’un, nous avons besoin de preuves crédibles », a précisé Nathalie Tocci, conseillère de la « ministre » européenne des Affaires étrangères, Federica Mogherini. Les paroles d’une démocratie alliée ne vaudraient-elles donc pas mieux que celles d’une dictature hostile?« Chat échaudé craint l’eau froide », nous confiait un fonctionnaire européen, peu convaincu par les dénégations de l’Iran, mais très tourmenté à l’idée de cautionner, « comme en 2003 », une réaction militaire américaine inconsidérée dans une région poudrière.
Les Etats-Unis paient sans aucun doute la réputation de « fabulateur en chef » que s’est forgée DonaldTrump. Mais la méfiance vient de bien plus loin. Elle est la conséquence inévitable de la politique de désinformation menée par les Etats-Unis lors de précédents conflits et, en particulier, de la guerre d’Irak en 2003. Cette « guerre stupide », comme la qualifia le Président Barack Obama, fut justifiée par des arguments assénés comme des massues, mais qui se révélèrent fallacieux, à propos notamment d’armes de destruction massive « prêtes à l’emploi » dont aurait disposé Saddam Hussein.

La presse co-responsable
La manipulation orchestrée par l’administration Bush n’aurait pas été aussi efficace si la presse américaine avait joué le rôle altier de « chien de garde » des institutions dont elle se targue par temps calmes. Or, en 2003, une grande partie de la presse américaine se mit au garde-à-vous. « Les chaînes de télévision ne couvrent pas la guerre, elles la promeuvent », remarquait Sheryl McCarthy du quotidien Newsday. Une partie de la presse de référence se laissa elle aussi entrainer dans la fièvre patriotique. En 2004, le New York Times dut même se résigner à publier dans ses propres pages une critique sévère de la manière dont il avait couvert la montée vers la guerre. « C’est maintenant qu’ils nous le disent?», s’interrogea sardoniquement, Michael Massing, l’e-rédacteur en chef de la prestigieuse Columbia Journalism Review, en démontrant que si la presse avait « fait son travail », elle aurait pu percer, en temps utile, les baudruches de la propagande officielle.
Au début de cette semaine, la même revue a tenu à mettre en garde les médias américains afin qu’ils ne répètent pas les erreurs de 2003. «A défaut de preuves inattaquables, les médias ne devraient pas relayer les affirmations de l’administration sans une forte dose de contextualisation », avertissait Jon Allsop dans un article intitulé La couverture de la crise américano-iranienne n’est pas encore assez sceptique. Le risque de suivisme est d’autant plus fort que la presse américaine n’a aucune sympathie pour une dictature iranienne qui est impliquée en Syrie, aux côtés de la Russie, et est radicalement hostile aux deux principaux alliés des Etats-Unis dans la région, Israël et l’Arabie saoudite.

Patriotisme et journalisme
Quelle devrait être le rôle du journalisme lorsque le clairon sonne et que les boys s’envolent vers ce qui pourrait devenir une ligne de front? La presse américaine a toujours eu du mal à fixer le curseur, car elle sait que l’opinion publique, lors de crises internationales, a tendance à se rassembler autour du Président. Les médias qui expriment leur scepticisme par rapport aux autorités sont vite accusés de déloyauté patriotique et les appels à la censure dominent au sein de l’opinion. Quitte pour celle-ci, quelques années plus tard, à critiquer les médias avec la même virulence, en les taxant cette fois de connivence avec le pouvoir.
L’administration Trump a régulièrement exploité ce thème de la « trahison de la presse », en particulier à l’encontre du New York Times et du Washington Post, sacrés « ennemis du peuple ». L’accusation d’anti-américanisme fait partie du media bashing officiel. Mais le bras de fer entre le pouvoir exécutif et la presse pour déterminer ce que le peuple américain a le droit de savoir sur des questions de sécurité nationale est récurrent. A chaque révélation, le gouvernement accuse la presse de nuire gravement aux intérêts de l’Amérique, tandis que les médias incriminés se réclament de l’ « intérêt public » et rappelant que, trop souvent, la censure a servi davantage « à cacher la vérité à la nation qu’à l’ennemi ».
Les journalistes qui révélèrent les dossiers du Pentagone en 1971, les tortures dans la prison d’Abou Ghraib en 2004 ou, en 2013, la surveillance massive des citoyens américains par la NSA (Agence nationale de sécurité) ne sont pas loin de penser que l’accusation de « trahison » devrait en fait s’appliquer aux responsables politiques et militaires qui se sont rendus coupables d’actes jugés « contraires aux valeurs américaines » ou au droit international.
La censure abusive, la politique du mensonge et son corollaire, le conformisme de la presse, ajoutent-ils, ont également contribué à de graves échecs politiques ou militaires. Comme l’a illustré la guerre de 2003 en Irak, le « suivisme » médiatique a empêché une discussion sérieuse du bien-fondé et de la légalité de l’invasion, mais aussi des stratégies utilisées et de leurs répercussions. Dans une certaine mesure, une certaine presse a été coresponsable du chaos qui a suivi la « victoire » américaine.
« Il est crucial de comprendre ce qui s’est passé et de savoir qui doit être blâmé », notait ce 18 juin le New York Times à propos du Golfe d’Oman, en rappelant que la décision funeste du Président Johnson en 1964 d’accroître massivement l’engagement américain au Vietnam s’était fondée sur « un incident dans le Golfe du Tonkin » (l’attaque de navires américains par le Nord-Vietnam), dont les historiens ont conclu depuis longtemps qu’il s’agissait d’une mise en scène. Cette fois-ci, à propos de l’Iran, la presse américaine ne semble pas prête à acheter un chat dans un sac…

Note: cette chronique a été publiée le jeudi 20 juin dans la version en-ligne du Soir et vendredi 21 dans la version papier.

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