24 Démocrates américains, Trump et nous

L’été sera caniculaire au sein du Parti démocrate américain. Depuis quelques semaines, la course à l’investiture présidentielle est officiellement lancée et 24 candidates et candidats se bousculent sur la ligne de départ. Le marathon va durer jusqu’à la Convention nationale en juillet 2020 à Milwaukee, qui désignera le « ticket » chargé d’affronter l’actuel locataire de la Maison blanche.
Des observateurs distraits pourraient penser que la question du nom du candidat démocrate est subsidiaire, tant ils sont convaincus que Donald Trump n’a aucune chance d’être réélu et qu’il pourrait même être battu, s’amusent certains, « par un âne »… le symbole du Parti démocrate. Même si de récents sondages le donnent perdant face à plusieurs candidats démocrates, d’autres commentateurs, au contraire, s’inquiètent. Encore traumatisés par leurs pronostics erronés de 2016, ils savent que ce qui peut paraître comme des erreurs ou des fautes aux yeux d’électeurs raisonnables et modérés constitue précisément l’attrait de Donald Trump auprès d’une partie significative de la population.
Son matamorisme, qui se traduit par une désinvolture par rapport aux règles et aux lois, et son « nationalisme primaire », qui le conduit à menacer le Mexique, à célébrer le Brexit et à snober l’Union européenne, sont considérés dans ces milieux comme les ingrédients essentiels du Keep America Great. Pire encore, là où des personnes décentes s’indignent contre des injustices ou des abus, les électeurs les plus trumpistes, écrit Adam Serwer dans le mensuel libéral The Atlantic, « se réjouissent de la souffrance de ceux qu’ils haïssent ou qu’ils craignent ».
L’inquiétude est d’autant plus grande que les Démocrates ont une longue histoire de combats fratricides, comme on l’a vu en 2016 entre Bernie Sanders et Hillary Clinton. L’éclatement du Parti en chapelles idéologiques antagonistes pourrait transformer les élections primaires en une « guerre de tous contre tous » et déboucher sur la nomination de candidats qui ne satisferont que leur clan. « On aimerait que ce schisme n’existe pas, alors que cette élection met en jeu le sort de la République comme jamais depuis 1860 (Nda: le début de la Guerre de Sécession), mais c’est la réalité », s’inquiète Michael Tomasky dans la New York Review of Books.
Paradoxalement, après trois ans d’une présidence républicaine clivante et brutale, le Parti démocrate n’a pas été à même jusqu’ici de présenter des candidats incontestables et rassembleurs. « Trop vieux », « trop jeune », « trop à gauche », « trop au centre » : les étiquettes disqualifiantes envahissent les arènes médiatiques. Si l’on y ajoute des réseaux sociaux déchaînés, la fascination des journalistes pour les controverses et la combativité implacable de la machine de bruit républicaine, la campagne des primaires démocrates pourrait laisser une image déplorable de confusion et de division.

L’Europe attend le ressac
Pendant cette interminable campagne, l’Europe sera au balcon et croisera les doigts, car elle sait que son sort dépend en partie du choix des électeurs américains. Une victoire démocrate pourrait restaurer une version de l’atlantisme plus amène que celle, bougonne, offerte par le trumpisme. Mais elle pourrait surtout affaiblir le national-populisme. Que signifierait encore la croisade d’un Steve Bannon en Europe si une majorité d’Américains renvoyait Donald Trump à ses terrains de golf?
Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, c’est souvent aux Etats-Unis qu’ont incubé les idéologies qui ont par la suite gagné le Vieux continent. A l’exemple de la Révolution conservatrice américaine dans les années 1980 sous Ronald Reagan. A l’image de la Troisième Voie, inaugurée en 1992 par le « Démocrate réaliste » Bill Clinton et copiée peu après par une partie de la social-démocratie européenne « moderniste », de Tony Blair à Gerhard Schroeder. A l’ère George Bush, le néo-conservatisme inspira la droite libérale européenne, avant que le Tea Party et finalement le Trumpisme ne fassent la loi au sein du Parti républicain, pour le grand bonheur des populistes et des libertariens européens.
Aujourd’hui, comme le centre-gauche en Europe, le Parti démocrate américain tente de se redéfinir, « de s’extirper de l’ère néo-démocrate des Clinton », écrit Michael Tomasky. La quadrature du cercle. Si le Parti choisit un(e) candidat(e) « trop à gauche », il risque de répéter la lourde défaite qui fut la sienne en 1972 avec George McGovern face à Richard Nixon. S’il glisse trop à droite, pour récupérer les électeurs « populaires blancs » tentés par Donald Trump, il pourrait démobiliser des pans entiers de son électorat, en particulier parmi les jeunes et les minorités.
Les Démocrates doivent en particulier contrer les accusations d’élitisme, d’intellectualisme et de cosmopolitisme qui leur collent aux basques depuis la « petite phrase » de Hillary Clinton sur les « déplorables » en 2016. S’ils se réfèrent aujourd’hui à George Orwell pour célébrer la «décence ordinaire» de l’électorat populaire américain, leur obsession de se débarrasser de Trump et « puis on verra » risque de les amener à « flip-flopper » et à esquiver les vérités et les réalités qui dérangent, que ce soit à propos de la crise climatique, de l’immigration ou des inégalités.
Cette campagne pose dès lors une question essentielle. Peut-on être élu président dans une démocratie « individualiste de masse », consumériste et court-termiste, sur base d’un programme qui aborde avec la gravité et l’humanisme nécessaires les immenses défis collectifs et civilisationnels auxquels le pays est confronté? La réponse sortira des urnes le 3 novembre 2020. Elle nous concernera tous.

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