Amérique latine-Israël, le grand jeu

La décision récente du Honduras d’installer une «représentation commerciale diplomatique» à Jérusalem, « prélude au transfert de son ambassade de Tel Aviv », n’a évidemment pas eu la même résonance que le choix de Donald Trump de déplacer l’ambassade américaine dans la ville «trois fois sainte». La petite république centro-américaine ne pèse pas lourd sur la scène mondiale. Et pourtant, ce choix met en lumière de surprenantes facettes de la politique internationale.

L’Amérique latine est devenue un enjeu important de la diplomatie israélienne, comme le souligne Grace Wermenbol, chercheuse au Middle East Institute de Washington. L’Etat hébreu a toujours été actif dans le sous-continent par le biais notamment d’accords de sécurité et de coopération au développement, mais Benyamin Netanyahou a été le premier chef de gouvernement israélien à visiter l’Amérique latine. Il s’y est rendu à quatre reprises depuis 2017. Sa dernière visite l’a conduit au Brésil, à l’occasion de l’intronisation du président Jair Bolsonaro.

Un objectif stratégique

Son objectif est commercial – des pays comme le Brésil et la Colombie s’intéressent aux technologies militaires et de sécurité israéliennes, d’autres comme le Mexique et le Costa Rica aux techniques agricoles – mais aussi stratégiques. Dans les années 2000, l’arrivée au pouvoir de mouvements de gauche, du Venezuela au Brésil, de l’Argentine à la Bolivie, s’était traduite par des politiques plus favorables à la cause palestinienne mais aussi à l’Iran. Même si en décembre 2017, une majorité relative de pays latino-américains a voté la résolution de l’ONU condamnant le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem, le retour du balancier idéologique et l’effondrement du Venezuela « socialiste » ont dans une certaine mesure changé la donne.

Changement de cap

En Argentine, le président conservateur Mauricio Macri s’est nettement distancié de la politique de ses adversaires péronistes. Il s’est abstenu en décembre 2017 à l’ONU et fin juillet, il a officiellement désigné le Hezbollah, accusé d’attentats meurtriers en 1992 et 1994 contre l’ambassade israélienne et la communauté juive à Buenos Aires, comme organisation terroriste. En Uruguay, le président Tabaré Vazquez, leader de la coalition de gauche Frente amplio, s’est distingué de son prédécesseur José Mujica, en appuyant Israël lors de votes clés dans des forums internationaux. Mais c’est surtout au Honduras, au Guatemala et au Brésil que la connexion israélienne s’est affirmée, avec des caractéristiques inédites, qui touchent à la fois aux réalités politiques locales et aux relations avec les Etats-Unis. Avec souvent comme pivot les Eglises évangéliques

Une voie pour courtiser Donald Trump

Le président conservateur hondurien Juan Orlando Hernandez est sans aucun doute « un ami d’Israël ». Il y a étudié en 1992 et, depuis son arrivée au pouvoir en 2014, il a développé des relations très étroites avec l’Etat hébreu, notamment dans le domaine de la défense. Toutefois, lorsqu’il courtise Israël, le président hondurien cherche aussi à amadouer les Etats-Unis. Ces derniers mois, les «caravanes de migrants» honduriens ont suscité la colère de Donald Trump et, en novembre, son frère Juan Antonio a été arrêté à Miami et inculpé de trafic de drogue. En s’alignant sur la position américaine à propos de Jérusalem, notent certains observateurs, le Honduras cherche à se concilier les bonnes grâces du président américain et parie sans doute sur le rôle de médiation que pourrait jouer l’Etat hébreu à Washington.

Séduire les évangélistes

Mais ce n’est pas tout. Le président Hernandez voit dans son appui à l’Etat d’Israël un élément crucial non seulement pour capter le vote évangélique national, qui représente 40 % de la population, mais aussi pour séduire les Eglises évangéliques blanches américaines, qui constituent l’un des socles électoraux du Parti républicain (81 % ont voté pour Donald Trump en 2016). Comme l’explique Célia Belin dans son essai, Jésus est juif en Amérique (Fayard, 2011), la droite évangélique américaine se réclame largement du « sionisme chrétien » qui appuie le gouvernement d’Israël right or wrong. En mai dernier, une rencontre à la Knesset, avec 120 leaders évangéliques des Etats-Unis et de l’Amérique latine, a illustré ces convergences.

 

Pour le gouvernement israélien, ce bloc évangélique est plus « fiable » que la diaspora juive américaine. En novembre, lors des élections à mi-parcours, 79 % des Juifs américains ont voté Démocrate. Or, selon un sondage Gallup paru en mai 2019, seuls 18 % des Démocrates affirment avoir une vision favorable du Premier ministre israélien. Par ailleurs, les juifs libéraux, très présents dans les associations de défense des droits humains, critiquent le caractère autoritaire des gouvernements latino-américains qui se veulent les plus proches de Netanyahou et de Donald Trump : le Honduras, le Guatemala et le Brésil.

Les intérêts de Jair Bolsonaro

L’équation hondurienne serait anecdotique si elle ne concernait que ce petit pays de 9 millions d’habitants. Mais elle avait été précédée l’an dernier par le transfert à Jérusalem de l’ambassade du Guatemala, un pays traditionnellement pro-israélien, présidé par le chrétien évangélique Jimmy Morales, et surtout, elle s’est étendue au géant de l’Amérique latine, le Brésil. Depuis son arrivée au pouvoir, Jair Bolsonaro a renforcé ses relations avec l’Etat hébreu, pour des raisons qui rappellent celles évoquées à propos du Honduras : le leader d’extrême droite a été élu en grande partie par le vote évangélique, qui représente 30 % de l’électorat, il est intéressé par l’expertise israélienne en matière de sécurité et il fonde sa politique étrangère sur un rapprochement avec Donald Trump.

 

Ainsi, dans une certaine mesure, en Amérique latine, les relations avec l’Etat hébreu sont devenues un test d’allégeance à Donald Trump, qui s’est déclaré « le meilleur ami de l’Etat hébreu ». Désormais, quand on part de Brasilia ou de Tegucigalpa, une des routes de la Maison-Blanche passe par Jérusalem.

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