L’Amérique au pied du mur

La décision du Parti démocrate de déclencher les enquêtes préliminaires à une éventuelle procédure de destitution du Président Donald Trump a eu l’effet d’un tremblement de terre à Washington. Mais cette dramatisation du conflit était inévitable. Dès son arrivée au pouvoir en janvier 2017, le locataire de la Maison Blanche avait lancé un défi inédit aux valeurs et aux institutions de la démocratie américaine, qui devait tôt ou tard se heurter à un mur.
La carrière de Donald Trump, « fils à papa » et animateur d’émissions de télé-réalité, ne l’avait pas préparé aux limites que la Constitution impose au chef de l’Etat. Dans son livre, L’ennemi du peuple (Harper Collins, 2019), le célèbre journaliste de CNN, Jim Acosta, démontre sans appel que le « candidat du chaos », comme l’avait surnommé l’ex-gouverneur républicain de Floride, Jeb Bush, n’entend que « son bon plaisir ». Son « Amérique d’abord » se confond avec « moi d’abord ». Donald Trump estime tout simplement que les institutions sont censées se mettre au garde à vous face au pouvoir exécutif, «par respect du choix des électeurs », oubliant au passage qu’il récolté 3 millions de voix de moins que sa rivale Hillary Clinton.
Ce n’est pas dans cet esprit de l’ « omnipotence majoritaire » que les Pères fondateurs rédigèrent la Constitution américaine. Au contraire. Ils se méfiaient à la fois de la « tyrannie du monarque » et de la « dictature de la majorité ». Pour s’en prémunir, ils mirent en place un système de séparation des pouvoirs, de checks and balances, destinés à prévenir les pulsions autoritaires et tempérer les passions plébéiennes. « Si les hommes étaient des anges, aucun gouvernement ne serait nécessaire, déclara fameusement James Madison, le quatrième président américain. Si les anges gouvernaient les hommes, aucun contrôle interne ou externe sur le gouvernement ne serait indispensable ».
Dès le début, Donald Trump s’est agacé de la contradiction que lui apportaient le pouvoir judiciaire, la fonction publique et la presse. Les juges dérangeants ont été accusés de parti-pris et les journalistes «irrévérencieux » ont été diabolisés, tandis que des agences gouvernementales « non-partisanes » comme le FBI ou la CIA étaient soupçonnées d’appartenir à un « Etat profond » hostile au choix électoral du peuple américain.
Depuis les élections à mi-parcours de novembre 2018, qui ont donné le contrôle de la Chambre aux Démocrates, le Président a également prouvé qu’il ne tolérait pas les prérogatives des parlementaires. Ses manoeuvres d’obstruction et son tir de barrage sur Twitter confirment cette conception impérieuse du pouvoir.

Un pays polarisé
Ce face à face est d’autant plus rude que, ces dernières années, la scène politique s’est fortement polarisée. Aiguillonné par les agitateurs du Tea Party et par de riches donateurs liés à des fondations ultra-conservatrices (à l’exemple du Council for National Policy que décrit la journaliste Anne Nelson dans son tout nouveau livre, Shadow Networks), le Parti républicain s’est de plus en plus droitisé, voire extrémisé. Le pivot du Parti démocrate, de son côté, a glissé vers la gauche, au diapason du Sénateur Bernie Sanders, de la représentante Alexandria Ocasio-Cortez ou encore de la sénatrice Elizabeth Warren.
Cette polarisation a gagné la sphère médiatique. Avec à droite et à l’extrême droite, une machine de bruit républicaine tassée autour de Fox News, de chaines évangéliques, de talk shows populistes et de médias en ligne complotistes ou suprémacistes. Avec au centre et au centre-gauche, le New York Times, le Washington Post et les chaînes de télévision CNN et MSNBC. Avec pour résultat, comme  s’inquiétait Norman Ornstein, analyste de l’American Enterprise Institute, un think tank conservateur de Washington, que l’Amérique en est arrivée « à un niveau de tribalisme que nous n’avions plus connu depuis la guerre de Sécession ».

Qui sommes-nous? La question “identitaire”
Cette division apparaît d’autant plus profonde que la société américaine est une nouvelle fois confrontée à son « identité nationale ». Publié en 2004, le titre du livre de Samuel Huntington, Qui sommes-nous?, était prémonitoire. En scandant son slogan Make America Great Again, Donald Trump n’évoque pas seulement la prospérité des Trente Glorieuses, mais un passé où la population blanche, anglo-saxonne et chrétienne semblait destinée par la Providence à dominer l’Amérique, seule et pour l’éternité.
Face à ces mouvements de plaques tectoniques sociétales et politiques, l’appel au respect de la Constitution, au-dessus des divisions partisanes et des interrogations identitaires, sera-t-il assez puissant? En clair, que feront les parlementaires républicains s’il s’avère que les accusations d’abus de pouvoir ou de trahison portées contre Donald Trump sont fondées?
« Si le vote était secret, au moins 35 sénateurs républicains voteraient pour la destitution de Donald Trump », déclarait la semaine dernière l’ex-sénateur républicain de l’Arizona, Jeff Flake. Le chiffre est improbable, mais la remarque sur le « secret » indique que beaucoup d’élus républicains, à l’aube de la campagne électorale 2020, craignent non seulement la sanction de la base, massivement favorable à Donald Trump, mais aussi les représailles des puissants groupes d’intérêts qui ont la haute main sur l’investiture des candidats et le financement des campagnes.
Toutefois, la question se posera inévitablement. Et elle sera essentielle. Entre la loyauté partisane et le respect de la Constitution, entre le tribalisme et le Bien commun, il faudra choisir. Et ce choix définira, pour reprendre le titre de l’essai magistral d’Anne-Marie Slaughter, «The Idea That Is America », « l’idée qu’est l’Amérique ». Comme il se posa dans les années 1930 entre Franklin Roosevelt et, déjà, les ténors de l’America First. Ou, en 1974, entre les défenseurs de, déjà, la « dignité de la fonction présidentielle » et Richard Nixon, englué dans le scandale du Watergate.

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