Le coronavirus et le basculement du monde

On ne peut que souhaiter une fin rapide de la pandémie de coronavirus. Car chaque vie perdue est un drame et il n’est pas certain non plus que nos sociétés choisiront une voie raisonnée si la panique gagne et l’économie fait une embardée. Mal gérée, cette crise pourrait provoquer un séisme démocratique et contribuer à écailler encore davantage la mince pellicule de civilisation qui recouvre nos sociétés.
Le risque est d’autant plus grand que le Covid-19 se répand alors que le monde est déjà au bord de la crise de nerfs et qu’il apparait encore moins bien préparé à ce boomerang de la globalisation qu’en 2008, lors de la crise financière. « Au cours de cette dernière décennie, le monde est devenu plus autoritaire, nationaliste, xénophobe, unilatéraliste, anti-establishment et anti-science », constatent sombrement Thomas Wright, de la Brookings Institution, et Kurt Campbell, ex-secrétaire d’Etat adjoint de Barack Obama.
De surcroît, alors que l’information fiable est l’un des éléments clés de la riposte, les réseaux sociaux offrent un espace infini aux rumeurs, aux théories du complot et aux manipulations. Au point que l’OMS dénonce une « infodémie ». Les grands médias peinent eux aussi à faire leur travail, car leurs sources, les autorités politiques et sanitaires, patinent, hésitent, se contredisent. La Belgique temporise, alors que la France « alarmise ». “Vérité à Quiévrain, erreur à Quiévrechain ?»  (1)
Bien plus encore que l’urgence climatique, car plus concrète, plus personnelle et plus immédiate, « cette épidémie pourrait être le premier test du mode de vie du 21è siècle, mettant à nu la fragilité cachée d’un système qui a longtemps semblé transparent », écrit Charlie Warzel dans le New York Times. Les questions fusent sur ce que l’on ne voulait pas vraiment voir: la dépendance excessive des économies européennes par rapport à la Chine; les liens potentiels entre les nouvelles épidémies et l’urgence climatique et environnementale; les défaillances des institutions de santé dans des Etats fragilisés; les faiblesses des systèmes de sécurité sociale qui, dans de nombreux pays, (dont les Etats-Unis, comme le note Elie Mystal dans The Nation), risquent d’aggraver l’impact de l’épidémie et d’exacerber les tensions sociales en raison des inégalités dans l’accès aux soins.

Quel leadership?

Les grandes puissances, censées faire preuve de leadership lors de cette crise globale, sont prises en défaut. Certes, la Chine s’empresse aujourd’hui d’essayer de prouver que son contrôle autoritaire du pouvoir lui donne, mieux que les démocraties, la capacité de contenir l’épidémie, mais c’est la nature dictatoriale du pouvoir chinois, avec son rejet de toute dissidence et son recours à la censure, qui a empêché que l’on prenne tout de suite la mesure globale de la menace. L’Union européenne, meurtrie par le Brexit et sapée par le national-populisme, s’est montrée jusqu’ici confuse et divisée. Quant à Donald Trump, il a fait exactement le contraire de ce que l’on attend d’un Président lors d’une situation d’urgence. Il a créé la confusion, semé le doute sur l’expertise scientifique et s’est livré à des polémiques de basse politique contre ses adversaires démocrates, avant de brusquement « dramatiser » sa riposte, en annonçant solennellement du Bureau ovale l’interdiction des vols en provenance de l’espace Schengen.
Cette épidémie est un avertissement, un autre, qui devrait amener nos sociétés, nos dirigeants, nous-mêmes, à prendre enfin conscience des risques de la « marche folle» dans laquelle nous sommes tous engagés, entre globalisation écervelée et nationalismes exacerbés. Un constat s’impose : nous sommes « un seul monde » et celui-ci doit être impérativement et sérieusement régulé. Ce qui se passe loin de chez nous, « chez les autres », nous concerne. Cette lapalissade ne devrait pas déboucher sur une politique nativiste de murs et de tirs de barrage, mais sur l’élaboration de règles globales qui reconnaissent nos inter-dépendances, organisent, comme les appelle James Rosenau, nos « proximités distantes » et affirment notre commune humanité.
Cette crise rappelle aussi que la coopération et les institutions, en fait tout ce que les populistes et les ultra-libéraux de la « gig economy » méprisent, sont essentielles. Sur ce point, des lueurs d’espoir apparaissent au milieu des prédictions les plus sombres. Partout dans le monde, des médecins et des infirmiers prennent des risques pour soigner les personnes infectées, contribuant ainsi à une internationale de la santé et de la solidarité.« Partout dans le monde aussi, les chercheurs sont sur le pied de guerre pour élaborer des remèdes», écrivent Elodie Lepage et Véronique Radier dans L’Obs.

Une politique civilisation
Les rebouteux, les matamores et les tenants du « il n’y a qu’à » doivent être mis en quarantaine médiatique et politique, sans aucun doute. Toutefois, la réponse scientifique ou sanitaire ne sera pas suffisante. Son efficacité dépendra des pouvoirs politiques et de leur capacité à assumer leurs responsabilités. Elle ne peut pas nous dispenser non plus d’une prise de conscience plus large des impasses dans lesquelles notre « mode de vie » et notre (dés)organisation du monde nous entrainent.
« Nous avons l’économie d’une société-monde, mais nous n’en avons pas le droit, l’éthique, les lois, les instances de pouvoir », déclarait le philosophe Edgar Morin, auteur en 1997 d’un essai majeur, Pour une politique de civilisation, qui résonnait comme une mise en garde mais qui ébauchait aussi une feuille de route. « Il ne faut plus fonder tout sur le calcul, la rentabilité, poursuivait-il. Il y a tellement de choses à faire pour que les vices de notre civilisation ne deviennent pas ses traits principaux, tout en en conservant ses vertus. C’est dans cette direction qu’il nous faut aller pour redonner du sens au politique ». Et pour éviter que notre monde ne bascule.

Note 1: cet article a été publié jeudi à midi en ligne sur Le Soir +, ce qui explique la phrase “la Belgique temporise”. Le soir, à 23 h., la relation entre la France et la Belgique s’est inversée…mais la version”papier” était déjà imprimée.

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