Contre le coronavirus: « L’homme n’est pas prisonnier de son destin, mais de son esprit»

Il y avait un avant Covid-19 et il n’était déjà pas très brillant. Urgence climatique, fièvres populistes, terrorisme, croissance des inégalités, chaos migratoire: on était loin, très loin, de cette « fin de l’histoire » dont nous avait parlé Francis Fukuyama au moment de la chute du Mur de Berlin, loin de cette « mondialisation heureuse » qu’avait imaginée Alain Minc.
Depuis la propagation de la pandémie, tout s’est encore exacerbé. Partout des lampes rouges s’allument: « le nombre de personnes au bord de la famine pourrait doubler cette année », avertit le Programme alimentaire mondial; « des dizaines de millions d’emplois pourraient être perdus », prévient l’Organisation internationale du travail.
Alors que cette crise est mondiale, appelant dès lors logiquement une coopération accrue, on assiste plutôt à une « guerre de tous contre tous », à cette « rapacité des bêtes farouches » que décrivait Thomas Hobbes au début du 16è siècle. Partout, les extrémistes cherchent à exploiter le désordre. L’organisation Etat islamique a appelé ses partisans à frapper, alors que « la sécurité et les institutions médicales ont atteint les limites de leurs capacités », et, aux Etats-Unis, les groupes suprémacistes se mobilisent, les armes en bandoulière, contre les ordres de confinement. Des Etats jouent aussi avec le feu: la Corée du Nord a repris ses essais balistiques et l’Iran a tiré des missiles sur des bases militaires en Irak et “testé” la Marine américaine, au risque de provoquer un embrasement. Quand aux deux plus grandes puissances mondiales, les Etats-Unis et la Chine, elles se livrent à un médiocre « jeu de blâme ».
La crise sanitaire a également offert un boulevard aux régimes autoritaires, comme l’écrit Reporters sans frontières dans l’édition 2020 de son Classement mondial de la liberté de la presse. « Elle est l’occasion pour les pays les plus mal classés d’accentuer leur répression contre la presse, voire d’imposer des mesures impossibles en temps normal ». Or, lors d’une pandémie, l’information est une question de vie ou de mort.
Un peu partout aussi, au milieu de toute cette pagaille, les vieilles fables du complotisme sont sorties des malles cabossées où on les croyait remisées. Sur les réseaux sociaux, les « vérités qu’on vous cache » se répandent comme l’ivraie dans un champ délaissé: avec la dénonciation des « chefs d’orchestre » du grand complot, de Bill Gates au Big Pharma, et avec, en filigrane, la désignation de boucs émissaires. Même si, jusqu’ici, les réactions nativistes ont été contenues, certaines communautés sont en alerte: les Asiatiques aux Etats-Unis, les Musulmans en Inde, les « étrangers » en Hongrie, les gitans en Espagne, les Roms en Europe de l’Est, voire les « vieux » un peu partout. Eternelles cibles des emballements plébéiens, les Juifs sont eux aussi sur le qui-vive, comme le notait début avril David Patrikarakos dans l’hebdomadaire britannique The Spectator.
La pandémie interroge la décence, mais aussi l’intelligence du monde. Un « après Covid-19» raisonnable est-il possible alors que sur pratiquement tous les enjeux, comme le notait amèrement Jamie Bartlett dans The New Statesman, « nous préférons notre facilité et notre confort »? Après cette pandémie, l’instinct sera peut-être, comme après la Première guerre mondiale et la grippe espagnole, de se lancer dans les farandoles des Années folles et de « récupérer le temps perdu ». Avant de s’abandonner à ce que Spinoza appelait les « passions tristes », la haine, la colère et la violence? Récemment, l’auteur du livre Un monde en désarroi, le très pondéré Richard Haas, estimait que cette crise n’annonçait pas une refondation du monde, mais une accélération de ses traits les plus funestes. « Le monde d’avant, mais en pire », s’inquiétait le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian.
Très vite, des leaders populistes ont clamé que cette crise confirmait la justesse du souverainisme et du frontiérisme. « Chacun pour soi, chacun chez soi ». Mais c’est une certaine globalisation qui est en cause, celle qui s’est fondée essentiellement sur l’esprit de lucre et a créé des modes de production, des dépendances et des vulnérabilités qu’aucun Etat sensé, conscient de sa sécurité mais aussi d’enjeux planétaires comme la crise climatique, ne devrait accepter.

L’essentiel et l’audace d’espérer
Echaudés par leur imprévoyance ou confirmés dans leurs mises en garde, des économistes imaginent une autre manière d’organiser l’interdépendance et la coopération dont le monde a besoin, sans en revenir à des lignes Maginot que les nouvelles menaces contourneront sans peine. Partout aussi des philosophes, inspirés par l’engagement de citoyens et du personnel de santé, appellent à des changements profonds de notre « mode de vie ». « La crise devrait ouvrir nos esprits sur l’essentiel: l’amour et l’amitié, la communauté et la solidarité», se prend à rêver Edgar Morin.
Illusions? La crise a révélé l’imprévision et l’improvisation de la plupart des gouvernements confrontés à la pandémie, mais le moment est sans doute moins au lyrisme qu’au « réalisme éthique », comme le que prônaient en 2006 Anatol Lieven et John Hulsman. Il s’agit plus modestement de porter « un regard réaliste sur la société et la nature humaine sans abandonner le devoir d’essayer de les améliorer». En fondant la gestion de la crise sur une réelle vision politique et non pas sur des arrangements prétendument pragmatiques.
A l’exemple du Président démocrate Franklin Roosevelt lors des sombres années 1930. « Les hommes ne sont pas prisonniers de leur destin, mais de leur propre esprit », martelait-il. Il répondit, par le haut, à la Grande dépression et à la montée des totalitarismes. Parce qu’il eut le courage d’affronter ceux qui avaient été à l’origine de la crise. Parce qu’il eut l’intelligence d’offrir une alternative raisonnée et civilisée à la fuite en avant des somnambules et à « la rapacité des bêtes farouches » et qu’il rassembla autour de cette vision une majorité du peuple américain. L’histoire, « qui n’est pas l’évocation d’un passé mort mais une expérience vivante », comme le disait l’éminent Henri-Irénée Marrou, recèle aussi l’audace d’espérer.

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2 réponses à Contre le coronavirus: « L’homme n’est pas prisonnier de son destin, mais de son esprit»

  1. Jacques Galand dit :

    M. Marthoz,
    Que répondez-vous à Paul De Grauwe qui disait dans la Libre de ce WE : “… le capitalisme restera le capitalisme. Il ne faut pas se bercer d’illusions à ce sujet. Quelle est d’ailleurs l’alternative ?”
    Merci et bien à vous,
    jacques galand

    • jean-paulmarthoz dit :

      Merci pour votre réaction. Je pense que Paul De Grauwe exprime son réalisme. Mais si j’ai cité Roosevelt, c’est parce qu’il proposait, au nom d’un “réalisme éthique”, de “domestiquer” le capitalisme. De défendre, comme il le disait, le capitalisme contre les capitalistes débridés. Il y a, je pense, des alternatives raisonnées à la manière dont s’est déployé le capitalisme au cours de ces 30-40 dernières années. Sinon “l’alternative” risque de nous emmener sur des routes bien cabossées. Bien à vous. Jean-Paul Marthoz

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