La pandémie et les mémoires de la guerre

IMG_20200415_111608-2Une boite en carton jaunie de la Croix rouge américaine, avec une étiquette fatiguée: « Lyovac. Plasma sanguin normal. Fabriqué à Philadelphie. Date d’expiration 18 mars 1948 ». Grâce au confinement propice aux rangements, elle est réapparue dans le grenier de mon frère. C’était dans cette boite que ma mère rangeait ses crochets et ses pelotes de laine. Elle l’avait gardée en souvenir des soldats américains qui étaient passés par son village d’Oppagne (Durbuy) pendant la bataille des Ardennes. Lors des combats pour le contrôle de Marche-en-Famenne et Hotton, des artilleurs avaient installé leurs batteries à côté de la grande bâtisse familiale et celle-ci avait servi de first aid station pour héberger les blessés.
D’où venait cette boite? « Sans doute de la 3ème Division blindée », m’a immédiatement répondu l’historien Hugues Wenkin. Quelques jours plus tard, Larry Klauser, un responsable de l’Association des vétérans de la 3rd Armored, la fameuse Division Spearhead (fer de lance), me confirmait cette information et la précisait: «Le 391ème bataillon d’artillerie de campagne était à Oppagne les 27 et 28 décembre, en appui du 290ème régiment d’infanterie». Coronavirus oblige, le courriel de Larry se terminait par un « Stay safe ». « Prenez soin de vous. J’espère qu’on pourra se rencontrer un jour ».
« Fichue pandémie ». L’année 2020 aurait dû être un grand millésime de la commémoration de la Seconde guerre mondiale. C’était sans doute l’une des dernières fois où il serait encore possible d’honorer des vétérans et des civils qui avaient vécu ces tragiques événements. Certains au sein des associations du souvenir avaient souhaité en faire un moment exceptionnel pour rappeler les horreurs de cette grande boucherie, mais aussi et surtout les emballements nationalistes et « populistes » qui y avaient mené. Las, si le débarquement en Normandie, la victoire de la bataille des Ardennes et la libération d’Auschwitz ont encore pu être dignement célébrés, le coronavirus a peu à peu tout balayé. Alors que « ce 75ème anniversaire de la défaite nazie, note Roland Baumann dans la revue Regards, devait marquer un temps fort de la transmission de la mémoire des victimes de la Shoah et du système concentrationnaire hitlérien », les cérémonies ont été annulées ou réduites à des dépôts de gerbes discrets devant des monuments désertés.

La “bonne guerre”
La Seconde Guerre mondiale pourtant est omniprésente dans les discours officiels sur la pandémie, pour appeler à l’union nationale, à la mobilisation citoyenne ou encore à la conversion des industries en fabriques de masques et de ventilateurs. En ces moments d’incertitude, elle représente une métaphore des vertus martiales auxquelles les dirigeants jupitériens aimeraient s’identifier. Même si, par sa brutalité et ses dizaines de millions de victimes, elle ne supporte pas de comparaison, elle est sans doute celle qui se prête le mieux aux analogies. C’était, comme le clament les Américains, la « bonne guerre », the Good War, menée par « la plus grande génération » au nom de la liberté et de la civilisation contre la barbarie. C’était aussi une guerre qui, du côté des démocraties, avait été gagnée par «les derniers des géants »: Churchill, Roosevelt et De Gaulle. Boris Johnson, auteur d’une biographie de Winston Churchill, s’est empressé d’évoquer son héros lors de ces « heures sombres », lorsque le Lion ne promettait que du « sang, de la sueur et des larmes »: « En ce jour anniversaire, nous sommes engagés dans une nouvelle bataille contre le coronavirus qui demande le même esprit d’effort national que vous avez incarné il y a 75 ans », a-t-il proclamé à l’adresse des anciens combattants.
Ces métaphores, toutefois, ont leurs non-dits, leurs angles morts et leurs impostures. Comme dans les années 1930 lors de la montée des périls, la plupart des gouvernements ont adopté, face au coronavirus, une politique de procrastination et « d’apaisement ». Ils se sont d’abord engagés dans une « drôle de guerre », avant de brusquement donner l’ordre de se replier derrière des lignes Maginot illusoires. «L’atmosphère morale », comme l’appelait Stefan Zweig, est aussi très différente aujourd’hui de celle qui prévalait en 1945 à Londres et Washington. « L’idéologie britannique de la guerre n’était pas celle d’un nationalisme belligérant, mais plutôt un profond internationalisme. Le Royaume-Uni faisait cause commune avec tous les Européens non fascistes », écrit David Edgerton, historien du King’s College de Londres. Et, à Washington, régnait alors un internationalisme libéral à mille lieux de l’America First de Donald Trump.

Un devoir de cohérence
Les tâtonnements, les replis et le manque de vision actuels reflètent la désagrégation de l’ordre mondial qu’était censé instaurer la Conférence de San Francisco de juin 1945. Ils révèlent l’affaiblissement de l’Etat social sur l’autel du marché roi, à rebours de la Déclaration de Philadelphie du 10 mai 1944, qui entendait faire de « la liberté de vivre à l’abri du besoin et de la peur » une des pierres angulaires du nouvel ordre international. On ne peut pas décemment évoquer la Seconde Guerre mondiale et « en même temps » mener des politiques qui contredisent les leçons qu’en avaient tirées les résistants et les libérateurs.
Cette modeste boite de la Croix rouge américaine, retrouvée dans un grenier, n’a pas pris une ride. Elle symbolisait l’héroïsme des medics, des soignants, sans lesquels les Alliés n’auraient pas gagné la guerre. Mais elle annonçait aussi d’une certaine manière cette « médecine pour tous », cette Sécurité sociale, sans laquelle nos pays auraient déjà perdu leurs premières batailles contre la pandémie. Et une partie de leur raison. « La civilisation actuelle contient de quoi écraser l’homme, mais elle contient aussi en germe de quoi le libérer », écrivait la philosophe résistante Simone Weil, décédée en 1943. Sa remarque, elle non plus, n’a pas pr!s une ride.

Note/correction: dans la version papier, le siège de l’association des vétérans de la 3ème Division blindée est situé, par erreur, à Fort Benning. C’est en fait dans cette base de l’Etat de Géorgie qu’a été érigé un bâtiment en l’honneur de la division Spearhead. Le siège de l’association des vétérans de la Division, désactivée en 1992, est au Texas. Humbly sorry!

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