Et, en plus, la « peste atomique »

En novembre, le Bulletin of Atomic Scientists célébrera ses 75 ans. Il avait été lancé par des savants de l’Université de Chicago, quatre mois après le largage des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. Cet anniversaire risque de passer largement inaperçu en raison de la pandémie et des élections américaines, mais aussi parce que le scénario catastrophe d’une apocalypse nucléaire est sorti depuis des décennies de l’agenda public. Comme si tout avait été réglé avec la disparition de l’URSS et la fin de la guerre froide.
Et pourtant, les avertissements se multiplient. La doomsday clock, l’horloge de la fin du monde, que publie chaque année le Bulletin, n’a presque jamais été aussi près de l’heure fatidique. En janvier 2020, il était minuit moins 100 secondes, signe de « danger élevé et de marge d’erreur réduite ». Le Comité international de la Croix-Rouge a lancé de son côté une campagne NotoNukes pour secouer l’opinion. « Décidons de l’avenir des armes nucléaires avant qu’elles ne décident du nôtre », clame le CICR.
L’ex-ministre de la Défense de Bill Clinton, William Perry, tire lui aussi la sonnette d’alarme dans son livre The Button, paru fin juin. La New York Review of Books lui a emboîté le pas, quelques semaines plus tard, en publiant un long article intitulé La nouvelle menace nucléaire, rédigé par Jessica T. Mathews, l’ex-présidente de l’influent centre d’études de Washington, le Carnegie Endowment for International Peace. Emises par des personnalités au coeur de l’ « Establishment raisonnable », ces mises en garde ne peuvent donc pas être balayées comme des lubies de « pacifistes bêlants » ou des niaiseries de « bisounours ».  
Que sait-on plus précisément de cette « nouvelle menace »? A l’image des missiles intercontinentaux du Montana et des sous-marins tapis dans les océans, la question nucléaire a toujours été enfouie dans le plus grand secret. Pour de multiples raisons et au nom de fluctuants prétextes. Ainsi, immédiatement après Hiroshima et Nagasaki, l’armée américaine tenta de nier les effets de la radiation. Le journaliste australien Wilfred Burchett se gagna la vindicte éternelle du Pentagone lorsqu’après avoir réussi à entrer dans Hiroshima, il publia en septembre 1945 un article choc dans le quotidien britannique The Daily Express titré « La peste atomique », qui brisait la censure et contredisait les discours officiels. (Voir à ce sujet, notre livre sur les correspondants de guerre, En première ligne. Le journalisme au coeur des conflits, Editions Mardaga/GRIP)
Plus tard, le secret se justifia, très légitimement, par le souci de ne pas livrer à l’ennemi des éléments qui pourraient lui permettre d’améliorer son arsenal ou ses stratégies. Mais il permit aussi de laisser dans l’ombre à la fois « l’influence injustifiée du complexe militaro-industriel », comme le dénonça en 1961 le président Eisenhower, et le côté Folamour des scénarios imaginés par les « sorciers de l’Apocalypse »(1).

La “rassurante” destruction mutuelle assurée
Certes, lors de la Guerre froide, la politique de dissuasion fondée sur le concept de destruction mutuelle assurée semblait apporter une caution « amorale mais réaliste » à l’équilibre de la terreur. Mais l’irrationalité faisait partie du système. Au début des années 1960, comme le raconte Fred Kaplan dans The Bomb, la production d’armes nucléaires, poussée par les lobbies de l’armement, la concurrence entre les trois armes et les “camelots de la peur était si massive que les stratèges ne trouvaient plus assez de cibles. Au point de destiner à une misérable station radar d’Albanie une bombe 300 fois plus puissante que celle de Hiroshima, dont l’explosion aurait anéanti le pays. Rappelant les fausses alertes, les accidents, les dysfonctionnements et les malentendus, un analyste confiait : «nous avons eu de la chance ».
Pourquoi de nouveau s’alarmer, alors que les arsenaux nucléaires américains et russes ont été réduits de près de 90%? Dans son essai, Jessica T. Mathews dresse la liste des motifs d’inquiétude, qui dessinent une nouvelle course aux armements nucléaires, avec des programmes substantiels de modernisation des arsenaux aux Etats-Unis, en Chine et en Russie. Avec, en parallèle, le détricotage des principaux accords de désarmement et l’élaboration de scénarios d’utilisation des armes nucléaires dans des situations de combat. « Trump adore les armes nucléaires », note Jessica Mathews (3). S’y ajoutent l’extension du champ de bataille à l’espace, le risque de cyber-attaques sur les systèmes de contrôle et de commandement et un recours à l’intelligence artificielle qui accroit la possibilité d’accidents. Or, comme le notait en 2015 l’ancien premier ministre français Michel Rocard, « la dissuasion nucléaire est caractérisée par le fait qu’elle ne doit supporter aucune faille ».(2)
Par ailleurs, la situation internationale est de plus en plus instable, avec des chefs d’Etat tempétueux et imprévisibles. Avec des bras de fer périlleux non seulement entre grandes puissances mondiales, mais aussi entre puissances régionales, comme l’Inde et le Pakistan ou l’Inde et la Chine. Sans oublier les manoeuvres de l’Iran, les provocations de la Corée du Nord, les risques de djihadisme nucléaire et les velléités prêtées à des pays comme la Turquie ou l’Arabie saoudite de rejoindre le club des neuf détenteurs de la bombe (Etats-Unis, Russie, Chine, Royaume Uni, France, Israël, Inde, Pakistan, Corée du Nord).
En 1987, dans un livre lugubrement intitulé Blundering into Disaster (en gaffant vers le désastre), l’ex-ministre américain de la Défense Robert McNamara avait mis en garde contre la tentation de considérer les têtes nucléaires comme des armes utilisables dans un contexte de guerre limitée, « alors qu’elles ne devraient avoir pour objet que de dissuader l’adversaire d’utiliser les siennes ». Son analyse n’a pas pris une ride. Mais la machine infernale est en marche et la mise en garde d’Albert Camus le 8 août 1945 dans Combat résonne de nouveau: « La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie, écrivait-il gravement. Devant les perspectives terrifiantes qui s’ouvrent à l’humanité, ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison ».

Notes

(1) Expression empruntée à l’excellent Fred Kaplan, auteur du livre The Wizards of Armageddon (1991).

(2) Dans la préface au livre de Ward Wilson, Armes nucléaires. Et si elles ne servaient à rien, GRIP, 2015.

(3) Coïncidence? Jessica T. Mathews est la fille de l’éminente historienne Barbara Tuchman dont le livre The Guns of August décrit l’emballement maléfique des puissances européennes et leur plongée insensée dans la Grande guerre.

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