L’Amérique et le spectre du « terrorisme intérieur »

Les Etats-Unis vont-ils plonger dans la violence? Depuis le jour du scrutin, la presse américaine et internationale est sur le qui-vive, guettant les groupes de manifestants, parfois lourdement armés, tournoyant autour des bâtiments officiels, alors que les autorités n’ont pas encore certifié les résultats et que le camp républicain multiplie les procédures judiciaires.
L’inquiétude n’est pas inconsidérée. Selon le Small Arms Survey 2018, il y aurait 393 millions d’armes en circulation aux Etats-Unis, dont des millions de fusils d’assaut, soit près de 120 armes par 100 habitants, contre 12 en Belgique. La législation autorise le port d’armes dans les rues et certaines milices, des Patriots blancs aux NFAC (Not Fucking Around Coalition) noires, ne se privent pas de faire étalage de leur puissance de feu.
L’arsenal de la violence est donc bien là, mais les spécialistes des questions de sécurité s’inquiètent moins de la possibilité immédiate d’affrontements armés entre milices que du risque, à moyen terme, d’attaques ciblées, comme, en octobre 2018, l’envoi de colis piégés à des personnalités démocrates (dont George Soros et Joe Biden) ou les attentats meurtriers perpétrés contre une église africaine-américaine à Charleston en juin 2015 ou contre la synagogue Tree of Life en octobre 2018 à Pittsburgh. Ils ont aussi en mémoire des attentats terroristes de masse, comme celui perpétré par deux extrémistes de droite en 1995 à Oklahoma City et dont le bilan tragique fut de 168 tués et plus de 600 blessés.
L’arrestation début octobre par le Bureau fédéral d’investigation (FBI) de membres de milices ultras qui s’apprêtaient à enlever la gouverneure démocrate de l’Etat du Michigan, Gretchen Whitmer, coupable à leurs yeux d’imposer des mesures anti-Covid attentatoires à leur liberté, donne une idée des enjeux. « Cette milice fait partie d’un nombre croissant de groupes paramilitaires privés qui se mobilisent dans tout le pays », prévenait Mary B. Cord, ex-Procureure générale pour la sécurité nationale.
Arc-boutés sur le Premier et le Second amendements de la Constitution, qui défendent largement le discours de haine et la détention d’armes, les milices armées, les organisations racistes et les mouvements néo-nazis relèvent d’une longue tradition américaine. Mais leur nombre a littéralement explosé lors de la présidence de Barack Obama (2009-2017), prélude à leurs yeux d’un complot cosmopolite et anti-blanc. Et en novembre 2016, comme l’écrivait l’organisation antiraciste juive ADL (Ligue anti-diffamation), «l’alt-right a interprété comme son propre succès la victoire électorale de Donald Trump». Tout au long de son mandat, le Président a été régulièrement accusé de cautionner ou ménager des groupes d’extrême droite.

Sous-estimation de la menace

Depuis plusieurs années déjà, les chiffres indiquaient que les extrémistes de droite étaient responsables d’une majorité des attaques et complots terroristes aux Etats-Unis (90% des meurtres extrémistes en 2019, selon l’ADL), alors que la priorité était accordée à la lutte contre le terrorisme islamiste. En novembre 2018, Janet Reitman écrivait, à l’issue d’une longue enquête pour le New York Times, que « les forces de l’ordre n’ont pas vu la menace du nationalisme blanc et maintenant, elles ne savent plus comment la stopper ».  «On a sous-estimé la menace et perdu un temps précieux », nous confiait un analyste de sécurité.
Or, comme le constataient début novembre Bruce Hoffman et Jacob Ware, membres du Council on Foreign Relations (New York), le risque posé par les extrémistes de droite est « plus disparate, plus amorphe et, probablement, plus dangereux qu’avant », à l’image de la menace djihadiste en Europe, portée par des « terroristes surgissants », des individus inconnus des services et passant brusquement à l’action.
Qu’ils se baptisent Boogaloo, Proud Boys ou Oath Keepers, ces groupes se réclament d’idéologies hybrides, «de salad-bar ideologies », où se mélangent l’hostilité à l’Etat, l’éco-fascisme, le néo-nazisme, la misogynie et « parfois même une fascination pour la culture du martyre inspiré du groupe Etat islamique », précisent Hoffman et Ware. « Cette convergence idéologique constitue une menace inédite, car elle créée la confusion au sein du contre-terrorisme, érode la prévisibilité et défie les catégories qui guident le travail de renseignement ».

On sonne le tocsin
Aujourd’hui, la prise de conscience du « terrorisme intérieur » est réelle. L’atmosphère complotiste suscitée par la pandémie, la gravité de la crise économique, les manifestations et pillages autour de cas de violence policière anti-noire et quatre années de tensions et de désinformation issues en grande partie de la Maison blanche, ont tout exacerbé. « La guerre arrive chez nous », prévenait, dans une note publiée en octobre 2020, le Center for Strategic and International Studies (Washington). Même la très conservatrice Heritage Foundation sonne le tocsin soulignant notamment les liens entre ces groupes extrémistes et des mouvements étrangers, en particulier le Russia Imperial Movement.

Inquiète, la Chambre des représentants a organisé des auditions sur les menaces extrémistes, dont quatre sur le suprémacisme blanc, et voté une résolution contre le mouvement conspirationniste QAnon. En octobre dernier, le directeur du Département de la sécurité intérieure se disait « particulièrement préoccupé par le risque posé par les mouvements suprémacistes blancs, qui ont été exceptionnellement meurtriers lors de leurs attaques odieuses et ciblées au cours de ces dernières années ». Le rapport du CSIS apporte un bémol à ces inquiétudes. « Heureusement, les morts à ce jour du terrorisme intérieur sont relativement peu élevées et le risque d’une guerre civile est négligeable. Les Etats-Unis ont connu des périodes plus violentes ». Dans leur note, toutefois, Bruce Hoffman et Jacob Ware ne se montraient moins rassurants, soulignant que les autorités « manquaient encore d’une stratégie clairement coordonnée pour reprendre le contrôle, face à des groupes qui, jusqu’ici, n’ont provoqué qu’un nombre limité de morts, mais dont le potentiel de violence peut soudainement exploser ».
La plupart des observateurs s’attendent à ce que l’administration Biden affronte résolument ces risques de violence et de terrorisme, d’où qu’ils viennent. Fin octobre, le Center for American Progress, très proche du Président élu, a publié un plan d’action visant à neutraliser en particulier « le terrorisme suprémaciste blanc ». Il mettait aussi en garde contre l’internationalisation de ces groupes extrémistes. Les suprémacistes américains, des « patriotes » qui font ondoyer la bannière étoilée à côté d’oriflammes nazis, sont en contact étroit avec la fachosphère européenne et australienne, ultra-nationaliste, islamophobe, antisémite et…anti-américaine.
« Nous avons trop longtemps ignoré le terrorisme d’extrême droite », déclarait lui aussi en mars dernier Wolfgang Schaüble, le Président chrétien démocrate du Bundestag. Après les tumultueuses années Trump, après les velléités de son ancien conseiller déchu, Steve Bannon, de rassembler autour de lui les extrêmes droites populistes occidentales, l’Europe pourrait faire de cette menace commune un des tests de la restauration de l’alliance transatlantique sous l’étendard, cette-fois, de la démocratie, de la raison et de la liberté.

Note: cet article a été publié, en version plus courte, sur le site du Soir le 12 novembre et en version papier le 13 novembre. J’y ai corrigé les dates du mandat de Barack Obama (2009-2017, et non 2008 et 2016, qui sont les dates des élections présidentielles). Avec mes excuses!

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