Je ne veux rien savoir. Réflexions sur les “éviteurs d’infos”

Le monde est mal fait. Et la pandémie a encore démontré cette désolante lapalissade. Alors que dans les pays autoritaires, des citoyens se battent contre une disette d’informations fiables sur la Covid19, dans les pays démocratiques une partie significative du public se plaint de la « surabondance informationnelle » et en prend prétexte pour se débrancher.
Aux Etats-Unis, selon le Pew Research Center, le pourcentage de personnes « suivant de très près » les informations sur la pandémie est passé de près de 60% en mars à 35% en septembre, alors que la crise sanitaire explosait. Une étude du Reuters Institute de l’Université d’Oxford confirme ce même phénomène au Royaume Uni. Une partie croissante de la population évite même totalement l’information sur la pandémie. « Elle me met de mauvaise humeur, elle me déprime », déclarent ces sourds volontaires.
Or, le succès de la riposte sanitaire dépend en grande partie de la qualité de l’information et de sa diffusion la plus large possible. Toute tache noire sur la carte de l’information est comme une rupture de la chaine du froid. La méconnaissance des recommandations et des directives alimente les risques de transgression et donc de transmission du virus. L’ignorance et la mal-info tuent.
A qui la faute? Aux « médias qui en font trop »? Aux autorités qui pontifient et se contredisent? Certes, trop d’information tue l’information, trop de contradictions la discréditent, mais cet « évitement informationnel » n’est pas né seulement de la désespérance provoquée par une pandémie lancinante. Depuis longtemps déjà, les études révèlent qu’une partie importante de la population évite « l’information politique et civique », alors que celle-ci détermine le « consentement informé » censé guider la démocratie. Un rapport du Reuters Institute notait en 2019 que 32% des personnes interrogées dans 38 pays « évitaient activement l’information ». Ce chiffre était de 41% aux Etats-Unis, de 33% en France et de 27% en Belgique. Paresse, cynisme, méfiance, lassitude face à des infos « trop négatives », sentiment d’impuissance? Les raisons en sont multiples.
Une partie de cet évitement est liée à la méfiance à l’encontre des médias traditionnels. Le journalisme continue sans doute à payer le prix de ses emballements, de Timisoara aux guerres d’Irak, de l’affaire Dutroux à l’affaire d’Outreau. Mais le désamour est plus profond. Le décrochage reflète aussi un basculement idéologique, qui s’exprime dans le développement d’un univers médiatique national-populiste « alternatif ». Une partie du public ne partage tout simplement pas ou plus les valeurs, le plus souvent « libérales », « politiquement correctes », qui s’expriment dans les médias de référence ou de service public. Ils ne s’y sentent pas représentés, sauf dans des rôles stéréotypés. Ils les supportent encore moins quand ces médias leur disent « leurs quatre vérités », en les dérangeant dans leurs consensus commodes et leurs partis-pris crispés.
La fragmentation de l’écosystème audiovisuel, amorcée dans les années 1980 avec la privatisation et la libéralisation des ondes, a débouché sur des mondes de plus en plus séparés. Internet et les réseaux sociaux ont tout accéléré, tout exacerbé. Les sortilèges des algorithmes n’ont fait qu’accentuer cette tribalisation médiatique où trop de citoyens n’entendent souvent que l’écho de leurs propres idées et se gavent de malbouffe informationnelle, socialement toxique.

Un espace commun
La pluralité et le pluralisme qu’apporte Internet, naguère encore célébré pour ses vertus d’échange et de liberté, devraient être le « sel de la terre » de l’information. Sans aucun doute. Mais si la démocratie  requiert la diversité, elle suppose aussi un espace commun où se confrontent civilement les points de vue, « mille voix, une société », où se forgent les concessions et les arbitrages qui font la démocratie. Or, nombre d’études décrivent un univers médiatique de plus en plus polarisé qui exprime des réalités (ou des irréalités) de plus en plus opposées. Les grands-messes de l’information, qui rassemblaient largement le public au-delà de ses différences idéologiques, ont laissé place aux chapelles identitaires: aux uns, ARTE; aux autres, CNews.
Dans ce monde atomisé, il était inévitable que la « vérité » souffre ou que chacun s’accroche de plus en plus fermement à la sienne. Ces quatre dernières années, Donald Trump s’est distingué en apposant son sceau présidentiel sur plus de 25.000 contre-vérités. Mais le mal est généralisé. Ce « déclin de la vérité », comme l’appelle la Rand Corporation, dégrade les libertés et compromet l’exercice de la démocratie, car il est le levier de ses ennemis jurés, les extrémismes et les obscurantismes. Dans beaucoup de pays, il coïncide même avec un niveau d’ignorance généralisé de la « chose publique ». Un tiers seulement des Américains réussiraient l’examen d’instruction civique demandé aux immigrés en quête de citoyenneté…
« Toute personne a droit à ses opinions, mais pas à ses faits », avait fameusement déclaré le sénateur démocrate et illustre intellectuel new-yorkais Patrick Moynihan. Or, plus les gens prétendent éviter l’information « conventionnelle », plus ils s’enfoncent dans les marais du complotisme. « Le problème des fake news, ce n’est pas l’offre, mais la demande », constatait amèrement la chroniqueuse canadienne Tabatha Southey, juste après la victoire de Donald Trump en 2016.
La complexité du monde et l’immensité des enjeux qui nous défient demandent davantage d’esprit critique, interrogatif, « problématisateur », comme dirait Edgar Morin. Elles incitent au contraire beaucoup de citoyens à préférer, dangereusement, la croyance au savoir. Quand des millions de personnes croient au complot QAnon ou sortent convaincus du film complotiste Hold-up, il devient difficile d’imaginer une démocratie avancée et une gestion raisonnée de la Cité. « Un gouvernement du peuple qui ne fournirait à celui-ci ni l’information ni les moyens de l’acquérir serait un prologue à une farce ou à une tragédie, ou aux deux à la fois, prévenait le Président américain James Madison en 1822. Un peuple qui veut s’auto-gouverner doit s’armer du pouvoir que donne la connaissance ».

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