Joe Biden face à l’”ennemi intérieur”…

Après les attentats du 11 septembre 2001, les services de sécurité américains s’étaient inquiétés du risque d’infiltration de militants djihadistes au sein des forces armées ou policières. En 2009, une fusillade sur la base texane de Fort Hood (13 tués) avait confirmé ces risques d’ « attaques de l’intérieur ».
Aujourd’hui, c’est l’extrême droite qui est dans le viseur des autorités. L’invasion du Capitole, le 6 janvier dernier, a été un partage des eaux: «Il s’est avéré que 20% des personnes poursuivies pour agissements répréhensibles ont un lien passé ou présent avec la police et l’armée, alors que les forces de sécurité n’englobent que 7% de la population. Cette disproportion révèle la porosité des thèses conspirationnistes et suprémacistes parmi ceux ayant choisi le métier des armes », écrivait fin janvier le correspondant du Soir, Maurin Picard.
Dans les « services », l’heure est à l’introspection. « Nous devons comprendre pourquoi les extrémistes de droite ont de manière disproportionnée une expérience militaire », notait Heather Williams, chercheuse à la Rand Corporation, un centre d’études proche du Pentagone. « Si la police était aussi mal préparée pour l’invasion du Capitole, c’est peut-être parce qu’elle considère habituellement les partisans de Trump comme des alliés », constataient Jesselyn Cook et Nick Robins-Early dans le HuffPost.
De nombreuses voix avaient mis en garde contre cet entrisme d’extrême droite. En 2006, le Southern Poverty Law Center, l’une des principales associations de lutte contre l’extrémisme, notait qu’« un nombre alarmant de skinheads néo-nazis et d’autres suprémacistes blancs s’infiltre au sein des forces armées afin d’y acquérir une formation au combat». Alarmés, une quarantaine de membres du Congrès avaient alors demandé au secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, d’appliquer une politique de tolérance zéro. « Nous avons vu avec Timothy McVeigh que l’extrémiste raciste d’aujourd’hui peut devenir le terroriste intérieur de demain », s’était alors exclamé le sénateur républicain de l’Alabama, Richard Shelby, faisant référence à l’auteur de l’attentat d’Oklahoma City, en 1995, qui fit 168 morts et des centaines de blessés.
Les avertissements, toutefois, n’ont pas vraiment été entendus, alors que les chiffres officiels indiquaient que l’extrême droite était responsable d’une majorité des crimes de haine. Et sous la présidence de Donald Trump, coqueluche de l’Alt-Right, le sujet n’était pas une priorité à la Maison blanche, même si le Bureau fédéral d’investigation (FBI) et d’autres organes de l’Etat avaient pris la mesure du risque.
L’enjeu, toutefois, dépasse le Président déchu. « Le Pentagone a eu tendance à minimiser l’essor du nationalisme blanc et de l’activisme d’extrême droite, constatait le 18 janvier dernier le New York Times. « Depuis le lancement de ce que l’on a appelé la guerre mondiale contre la terreur, nous avons construit une architecture globale centrée sur les djihadistes salafistes. Nous n’avons pas traité toutes les formes de terrorisme de la même manière », reconnaissait l’expert américain Colin P. Clarke. Conséquence: les autorités manquent non seulement de spécialistes, mais aussi d’études solides sur l’extrémisme de droite et, en particulier, sur leur infiltration des forces armées.
Les Etats-Unis ne sont pas la seule démocratie à être confrontée à cette présence de « subversifs de droite » au sein d’institutions censées défendre la sécurité du pays et l’ordre constitutionnel. Ainsi, en France en 2018, la Direction générale de la sécurité intérieure exprimait son inquiétude au sujet de la « proportion grandissante de membres des forces de sécurité » liés à l’extrême droite violente. En décembre 2020, en Allemagne, une commission d’enquête parlementaire concluait que des réseaux d’extrême droite avaient profondément pénétré les services de sécurité et, en particulier les forces spéciales.

…et à l’Internationale brune
L’administration Biden a fait de la lutte contre l’extrême droite violente une de ses priorités. « Biden exprime une urgence que n’avons pas vue pendant les quatre ans de Trump », constate Colin P. Clarke. La justice se mobilise. Les institutions, comme le Département de la sécurité intérieure, se « ré-outillent » pour affronter le « terrorisme intérieur ». Les promesses de fermeté et de loyauté se multiplient. « Il n’y a pas de place, zero room, pour des extrémistes dans nos rangs », martèle le président d’une des plus grandes associations de police.  « L’extrémisme est contraire à la culture de la US Navy, à ses valeurs fondamentales et à son efficacité guerrière », tonne l’amiral Mike Gilday.
Joe Biden a aussi inscrit ce combat parmi ses objectifs de politique étrangère, conscient, comme le relevait Mark Warner, le président démocrate de la Commission du Renseignement du Sénat, «du réseautage » entre groupes d’extrême droite européens et américains. « C’est maintenant un enjeu transatlantique », confirmait un haut responsable européen de la lutte anti-terroriste.
En avril dernier, le Département d’Etat avait déjà placé le Mouvement impérial russe sur sa liste d’organisations terroristes étrangères. A la demande du Congrès, d’autres groupes européens, comme le Mouvement de la résistance nordique, pourraient bientôt l’y rejoindre. De son côté, la Directrice nationale du renseignement, Avril Haines, a évoqué la création d’un Centre sur les « influences étrangères malveillantes », afin de mieux tracer les appuis que les suprémacistes pourraient recevoir d’ « Etats hostiles ».
Le changement de cap ne sera pas facile, d’autant plus que «le groupe Etat islamique et ses affiliés se  sont renforcés durant la pandémie du Covid », comme l’a sombrement rappelé, ce 10 février, un rapport du Secrétaire général de l’ONU, et qu’il est essentiel de ne pas baisser la garde sur cette ligne de front. Une certitude s’impose, toutefois: échaudés par les violences au Capitole, dont ils craignent qu’elles ne soient pas un aboutissement, mais un point de départ d’une radicalisation plus dangereuse encore, les « incorruptibles » de l’administration Biden ont clairement le terrorisme intérieur et l’Internationale brune dans leur collimateur.

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