La fuite en avant des démocraties

Mais qu’est-ce qu’il leur arrive? Les démocraties occidentales étaient censées être les mieux équipées, les plus compétentes et les plus efficaces. Et patatras, depuis que le coronavirus a imposé sa loi, la plupart d’entre elles improvisent, cafouillent, procrastinent. Le système qui avait jusqu’ici assuré les meilleurs Produit et Bonheur intérieurs bruts ressemble de plus en plus à une poule sans tête.
Pendant ce temps-là, alors qu’elle est au « ground zero » de la pandémie, la Chine plastronne. A Wuhan, c’est presque le retour à la normale, comme si rien, ou si peu, ne s’était passé. Et la presse officielle se prend même à ironiser sur les incapacités et le décervellement de l’Occident.
Même si la réalité, qui a l’humeur taquine, peut à tout moment « tacler » ceux qui croient marcher dans le sens de l’Histoire, la Chine de Xi Jinping clame haut et fort que son système autoritaire est de loin plus efficace, pour assurer la sécurité sanitaire et la prospérité économique, que les vieilles démocraties occidentales, prétentieuses et velléitaires, incapables, comme le dit la chanson, de « mettre un pied devant l’autre et de recommencer ». « Une façon de détourner l’attention des camps de rééducation du Xinjiang et de l’étouffement des libertés à Hong Kong », s’agace-t-on en Occident, mais cette évidence ne devrait pas servir de prétexte aux démocraties pour s’exempter de s’interroger sur leurs défaillances.
Durant toute cette pandémie, la plupart des pays démocratiques ont échoué à démontrer que leurs principes et leurs valeurs étaient un atout, contrairement au Président Franklin Roosevelt qui, confronté à la Grande dépression des années 1930 et à la montée des totalitarismes, en avait fait sa bannière et son levier. Comment expliquer ces manquements ? « Il n’y a plus de grands hommes», confiait en 1956 André Malraux au journaliste C. L. Sulzberger. Un peu court. Mais est-ce la faute à la démocratie ou, au contraire, à son érosion?
La plupart des pays occidentaux étaient déjà en mauvaise forme au moment où la Covid-19 a débarqué. Après des décennies de libéralisation, de privatisation, d’austérité et de mondialisation économique et migratoire, la désaffection par rapport aux gouvernements, mais aussi à l’égard de la plupart des institutions, que ce soit le Parlement, la justice et les médias, ressortait de tous les sondages. La montée du vote populiste, la tentation du « séparatisme » identitaire et la montée d’une extrême droite « décomplexée » étaient les indicateurs les plus visibles de ce malaise démocratique .
La crise de la Covid-19 aurait pu ressouder une société menacée par un ennemi commun et retisser des liens de confiance entre les citoyens et un Etat protecteur. Mais après un moment de grâce au nom du « tous ensemble », les stop and go du confinement dans les pays les moins bien cotés aux palmarès de la pandémie risquent de saper davantage encore la confiance dans les gouvernants, mais aussi entre les citoyens. Entre ceux qui respectent les règles et ceux qui les contournent, entre ceux qui s’en sortent bien et ceux qui « dévissent ». Au risque d’attiser ce que Spinoza appelait les « passions tristes », la rancoeur et la haine.
L’équation entre les libertés individuelles et la responsabilité sociale, qui définit la démocratie, se brouille elle aussi. Des droits – de libre circulation, de manifestation, d’exercice d’une profession – ont été restreints et la vie privée, déjà malmenée par le « capitalisme de surveillance », est plus que jamais mise en danger. Bien sûr, il n’y a pas de liberté sans sécurité. Mais la manière dont les gouvernements l’ont décrétée et dont l’opinion les accueille renvoie à un mal bien plus profond que celui qui s’exprime dans leurs choix difficiles et contestés.

Des évolutions sociétales au long cours
Les incohérences de la décision politique reflètent aussi des évolutions sociétales qui avaient été dénoncées depuis longtemps par des cohortes de Cassandre austères et dérangeants, et donc peu « cathodiques ». Que nous disaient-ils? Qu’une société engluée dans le présentisme et le consumérisme et, selon la formule du philosophe Raffaele Simone, décérébrée par la « carnavalisation » médiatique et politique, est très mal préparée à affronter des défis qui remettent en cause ses dénis et ses aveuglements.
En 1972, Claude Julien, alors chef du service étranger du journal Le Monde, mettait en garde dans son essai Le suicide des démocraties. « Les inégalités sociales, les privilèges de l’argent, la passivité des citoyens, la sclérose des Institutions condamnent les démocraties », écrivait-il. Dans sa recension du livre, le futur Garde des Sceaux, Robert Badinter, notait une série de signaux qui résonnaient comme autant d’appels au changement : « L’exercice épisodique du droit de vote ne constitue qu’un simulacre de pouvoir et une fois franchie l’épreuve électorale, le pouvoir exécutif, comme indifférent au contrôle du Parlement, gouverne à sa guise, dénonçait-il. Tandis que s’affirme ainsi la souveraineté de l’exécutif, ses moyens d’action sur l’individu se sont multipliés, de l’ordinateur qui accumule les données essentielles de la vie de chacun à l’espionnage des vies privées par des moyens irrésistibles». Tout, déjà, était dit.
C’est dans ces chaudrons des années 1970, à la fin des Trente Glorieuses que se trouvent en partie les raisons de nos actuels errements. Parce que, en dépit de toutes les alertes, nous avons été largement incapables d’envisager l’avenir autrement que dans une perpétuelle fuite en avant.
Certes, rien n’est simple et, partout, des personnes assument leurs responsabilités. Mais ces « décennies perdues » devraient nous convaincre que, pour mieux affronter la pandémie et les autres crises qui nous attendent, la solution dépend du renforcement de la démocratie et non de son affaiblissement. « La démocratie politique est la formule politique autorisant de penser et de faire vivre les tensions résultant de la nécessité qu’il y a à assumer, tout à la fois, la pluralité et l’unité d’un corps social, nous rappelle le sociologue Michel Wieviorka dans son essai, Pour une démocratie de combat (R. Laffont, 2020). Elle échoue, ou est rejetée, chaque fois qu’une de ces dimensions l’emporte sur l’autre ».

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