“Si la presse n’avait pas été là “

Samedi dernier, interviewé par le journal télévisé de la RTBF, le fils d’une personne accusée en 1990 de crime de lèse-majesté a rendu un hommage inopiné au journalisme. « Si la presse n’avait pas été là, mon père aurait eu de très sérieux ennuis », déclarait-il en évoquant « l’enclenchement de la machine judiciaire et le risque d’un procès en cour d’assises ».
« Si la presse n’avait pas été là… »: la phrase apparait presque incongrue aujourd’hui, alors que les horions pleuvent sur une profession qui est dénoncée tour à tour comme l’instrument du Grand capital ou comme un « nid de gauchistes ». Une profession qui se fait taper dessus dans les manifestations et qui est contournée par des réseaux sociaux qui la pillent et la prennent de haut.
Bien sûr, la presse a péché, pèche et péchera. Ni plus ni moins sans doute que les autres professions. Mais l’histoire et l’actualité du journalisme ne sont pas seulement celles de ses dérives et de ses excès. Ces derniers mois, en tout cas, dans notre bon Royaume, « si la presse n’avait pas été là », si Le Soir en particulier n’avait pas été là, une cascade de « dysfonctionnements » seraient sans doute restés dans l’ombre. Dans un système où les partis politiques s’entrecroisent au sein des institutions et des coalitions, qui d’autre que la presse avait vraiment envie d’enquêter sur l’affaire Nethys, la saga des masques Avrox ou « l’usine à gaz » de la gestion et de la protection des données à l’heure de la pandémie?
Depuis sa véritable naissance au milieu du XIXème siècle, la presse, une certaine presse, a fait ce que certains dans les lieux de pouvoir n’attendaient pas vraiment d’elle. Elle a joué un rôle de quatrième pouvoir, alors que les trois autres (gouvernement, parlement, justice) somnolaient ou « colludaient ». Du « J’accuse » d’Emile Zola en 1898 dans L’Aurore en faveur du capitaine Dreyfus jusqu’aux reportages d’Albert Camus en 1939 dans Alger Républicain sur la misère de la Kabylie, elle est régulièrement sortie du corral où les « gens convenables » auraient aimé la confiner. C’est de cette manière qu’elle a contribué à construire et à protéger la démocratie.
Le Président Teddy Roosevelt l’avait bien compris. Au début du XXème siècle, il embarqua dans sa croisade réformiste les « meilleurs et les plus brillants » du journalisme, ceux qu’il finit par appeler les racleurs de boue (muckrakers). Sans eux, sans elles (car les femmes, Ida Tarbell, Ida Wells-Barnett ou Nelly Bly y jouèrent un rôle éminent), les autorités n’auraient pu brider les pratiques prédatrices de la Standard Oil Company ni mettre un peu d’ordre et d’humanité dans les asiles d’aliénés de New York ou dans « la jungle » (titre du livre culte du muckraker Upton Sinclair) des abattoirs de Chicago.
Ce journalisme d’investigation, qui était d’abord un journalisme social, s’inspirait d’un slogan un rien subversif: « affliger les gens confortables et réconforter les gens affligés ». La phrase est burinée dans le marbre à l’entrée de l’immeuble du St. Louis Post-Dispatch, le journal de Joe Pulitzer (1847-1911), le fougueux éditeur qui donna son nom aux prix les plus prestigieux du journalisme américain.
Depuis lors, des centaines de journalistes de par le monde se sont engagés dans cette aventure, révélant la « terreur par la faim » (Gareth Jones, témoin de l’Holodomor en Ukraine sous Staline), dénonçant le racisme (John Howard Griffin, auteur de Dans la peau d’un Noir), dévoilant des crimes de guerre (Sy Hersh au Vietnam, Anna Politkovskaïa en Tchétchénie), démasquant des prédateurs sexuels (Jodi Kantor et Megan Twohey, New York Times), documentant la barbarie des narcos (Anabel Hernandez et Marcela Turati au Mexique). Contrairement à la réputation de « fouilleurs de poubelles » que voudraient leur donner leurs adversaires, ils ne se sont donc pas limités aux « affaires » ou à la corruption.

Faire ce que d’autres auraient dû faire
Depuis quelques années, ils ont été rejoints par de nouveaux acteurs de l’information, comme les associations de droits humains Amnesty International et Human Rights Watch, qui ont utilisé les nouvelles technologies, les images satellitaires en particulier, pour enquêter sur les camps de « rééducation » au Xinjiang ou les massacres en Ethiopie. De son côté, des OVNI de l’info, comme Bellingcat, ont exploité l’extraordinaire luxuriance des réseaux sociaux, la géo-et chrono-localisation et les banques de données, pour prouver la responsabilité de l’armée syrienne dans le recours aux armes chimiques ou tracer le missile russe qui a détruit le vol MH17 Amsterdam-Kuala Lumpur au-dessus de l’Ukraine en 2014. A chaque fois, ces journalistes et chercheurs ont fait ce que d’autres institutions, nationales ou internationales, auraient dû faire.
L’obstination est essentielle à cette forme de journalisme « civique ». L’enquête du Washington Post sur le scandale du Watergate débuta en juin 1972 et se termina en août 1974 avec le départ de Richard Nixon. Il fallut deux ans aussi et plus de 800 articles dans le Boston Globe avant que ne démissionne le cardinal Law, en 2002, à la suite des révélations sur le scandale des abus sexuels sur mineurs au sein de l’Eglise catholique. Ne pas lâcher son sujet, y revenir encore et encore, jusqu’à terminer le puzzle aux mille pièces. Et ensuite passer le relais aux institutions. C’est ce qui définit la démocratie et justifie le système dont elle tire sa force, la séparation des pouvoirs et l’autonomie de la presse.
Le 3 mai prochain, journée mondiale de la liberté de la presse, les responsables politiques et les magistrats des pays démocratiques rendront hommage aux journalistes, surtout à ceux et à celles qui ont perdu leur liberté ou leur vie dans l’exercice de leur métier, comme Daphné Caruana Galizia, assassinée à Malte en 2017, alors qu’elle enquêtait sur des affaires de corruption. Mais le plus bel hommage serait sans doute qu’ils prennent le relais des révélations journalistiques et qu’ils en tirent les conséquences sur les terrains politiques ou judiciaires, en légiférant par exemple contre les procédures de harcèlement juridique abusives. Pour que chaque pouvoir, chaque organe de contrôle, joue le rôle qui lui a été assigné. Et qu’il n’y ait ni esquive ni impunité.

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