CETA: « Il n’y a pas d’alternative »

La controverse sur le CETA a suscité un florilège d’accusations croisées, mais cette crise serait mal comprise si l’on ne s’interrogeait pas, avant qu’il ne soit vraiment trop tard, sur l’impact politique délétère de la forme de libéralisme économique qui domine le projet européen et inspire les accords de libre échange internationaux.
«Notre civilisation, dans la mesure où elle est libérale, est aussi une civilisation du citoyen et pas seulement du consommateur, pas seulement du producteur, rappelait en 1981 l’un des penseurs les plus éminents du libéralisme, Raymond Aron, qui, ironiquement, qualifiait de « représentation marxiste dévoyée » cette réduction de l’homme aux sphères de la consommation et de la production.
Ces trente dernières années, le projet politique des Pères fondateurs européens, démocrates chrétiens, sociaux-démocrates et libéraux, s’est effiloché. Le modèle du « capitalisme rhénan », fondé sur la concertation, la protection et la redistribution, a été largement remplacé par un modèle anglo-saxon plus individualiste, compétitif et inégalitaire. Les règles de la globalisation l’ont emporté sur celles de l’européanisation, évacuant la notion d’intérêt général, favorisant l’explosion des inégalités et détricotant, dans une troublante opacité, les régulations sociales et financières.
Ces changements ont-ils été accomplis dans le respect des valeurs démocratiques? Continuer la lecture

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La nouvelle guerre froide et ses barbouzes de l’info

Alors que des avions russes s’amusent à frôler l’espace aérien de l’OTAN, alors que le Kremlin impose son jeu mortifère en Syrie et parle de réinstaller des bases militaires au Vietnam et à Cuba, une autre guerre fait rage. Non conventionnelle, « hybride », comme le disent les experts, elle se livre entre chaînes de télévision globales, agences de presse et centres d’études, mais aussi sur Internet et les réseaux sociaux. Et sur ce terrain, comme sur les fronts d’Ukraine et du Moyen-Orient, Moscou a l’initiative.
Le retournement de situation est impressionnant. Après l’implosion de l’URSS au début des années 1990, les milieux nationalistes russes s’étaient indignés de l’invasion des ONG, des fondations et des think tanks américains sur le marché de l’information et des idées à Moscou. Ils n’avaient eu de cesse de dénoncer l’agressivité des médias occidentaux, leurs « média-mensonges » et leur prétention de forger l’opinion publique globale au gré des idées et des intérêts de l’Occident.
Aujourd’hui, cet Occident « impérial, sûr de lui et dominateur”, semble désarçonné par une riposte russe qu’il n’avait guère anticipée. Vladimir Poutine a repris la main et contre-attaque. Non seulement, il a réduit considérablement l’espace que les « agents de l’étranger » s’étaient assurés en Russie, mais il a aussi mis en oeuvre une stratégie qui défie les pays occidentaux chez eux et rivalise avec eux sur la scène internationale. Continuer la lecture

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La paix en Colombie et le chagrin de l’Amérique latine

Lundi dernier, la signature de l’accord de paix entre le gouvernement et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) a été célébrée avec émotion dans la magnifique ville coloniale de Carthagène des Indes. Même si cet accord devait encore être confirmé par un plébiscite le 2 octobre, un conflit vieux de cinquante ans, qui a fait plus de 200.000 morts, se termine, créant « une lueur d’espoir qui illumine le monde », a déclaré le secrétaire général de l’ONU. « Le gouvernement et les FARC, écrit l’envoyée spéciale du quotidien argentin Pagina 12, se sont donné la main sous les nuages blancs des Caraïbes ». Ce fut « une soirée magique, comme dans un conte de Gabriel Garcia Marquez».
Ailleurs, en Amérique latine, cet accord, toutefois, n’a pas suscité de véritable euphorie. Le conflit apparaissait anachronique, confiné dans des zones « inutiles », au bout du bout du monde. La fin de la guerre froide, marquée par le repli de Cuba sur ses problèmes internes, et l’échec du projet « bolivarien » porté par l’ex-président vénézuélien Hugo Chavez, lui avaient enlevé tout enjeu idéologique et géopolitique. Ses acteurs, que ce soient les guérilleros « marxistes », les paramilitaires d’extrême droite ou l’armée, ne suscitaient aucune sympathie. Il y a eu trop de brutalités dans tous les camps pour y trouver des héros. Le conflit colombien a duré trop longtemps, alimenté par l’injustice sociale et l’emballement vengeur de la violence, mais aussi par le profit que ses acteurs retiraient de l’option militaire pour mener leurs trafics, consolider leurs prébendes, affirmer leur arbitraire. Continuer la lecture

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De Ross Perot à Donald Trump, chronique d’un naufrage annoncé

Baignée par les eaux du fleuve Illinois, la ville de Peoria, siège de Caterpillar, a été pendant des décennies le baromètre de l’Amérique. Will it play in Peoria? « Est-ce que ça va marcher à Peoria ?», s’interrogeaient les conseillers en communication politique avant de lancer leur nouveaux « produits » sur le marché américain.
Aujourd’hui, la région de Peoria n’est plus le résumé de l’Amérique moyenne. Même si elle est loin d’être un désert économique, elle appartient à la Rust Belt, la « ceinture de la rouille », terre d’industries manufacturières frappées de plein fouet par le basculement technologique et la globalisation. En novembre, certains des Etats de cette région, l’Illinois, l’Ohio, le Michigan, seront « à prendre » et c’est dans ces swing states, pivots de la campagne électorale, que les experts tentent de prédire l’impact du phénomène Trump. Continuer la lecture

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L’Amérique, otage de ses oligarques?

En 1969, le journaliste américain Joe McGinnis publiait un livre au titre choc, Comment on vend un président, qui allait connaître un succès phénoménal. Il y décrivait la « marchandisation » du candidat républicain Richard Nixon et mettait le doigt sur l’une des déformations les plus troublantes de la démocratie américaine. En 1998, Charles Lewis, fondateur du Centre pour l’intégrité publique, renchérissait avec L’Achat du Congrès, un livre qui dénonçait l’influence délétère des groupes d’intérêts sur les députés et les sénateurs.
Depuis lors, rien n’a vraiment changé. Pire, depuis une décision très controversée de la Cour suprême en 2010, les dépenses électorales directes ou indirectes ont explosé. En 2012, Barack Obama et son rival républicain Mitt Romney dépensèrent chacun plus d’un milliard de dollars pour leur campagne. Au 31 juillet de cette année, selon le Washington Post, Hillary Clinton avait déjà récolté 700 millions de dollars, tandis que Donald Trump, qui est milliardaire, en avait engrangé près de 350 millions. Continuer la lecture

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Etats-Unis: les néo-nazis en embuscade

Le Parti républicain a longtemps été un club de notables. Un monde d’hommes en costume bleu marine et de dames en robes discrètes. Une Amérique de fervents patriotes, aux convictions solides comme le granit du New Hampshire. Du moins, c’est l’image d’Epinal que le Grand Old Party (GOP) aimerait continuer à présenter à l’Amérique et au monde. Mais voilà, Donald Trump, avec ses mauvaises manières de bateleur et de rebouteux de la politique, est venu tout gâcher. Les rallyes républicains, naguère encore rendez-vous de gens convenables autour de cookies fondants et de ginger ale tiède, se sont transformés en meetings braillards et plébéiens.
Cette captation du GOP par des aventuriers était prévisible. Déjà, avec la nomination en 1964 du sénateur ultra-conservateur Barry Goldwater comme candidat à la présidence, le parti d’Abraham Lincoln et de Dwight Eisenhower s’était encanaillé. Quelques années plus tard, la mise en oeuvre d’une stratégie visant à ravir aux Démocrates la « tribu blanche » des Etats du Sud Profond attira des politiciens et des électeurs au profil inquiétant: nostalgiques de la ségrégation raciale, chrétiens fondamentalistes, intégristes du port d’armes, ayatollahs du laisser-faire. En 2008, l’irruption de Sarah Palin, candidate populiste à la vice-présidence aux côtés du conservateur traditionnel John McCain, et l’essor du Tea Party signifièrent le basculement massif des Républicains dans la politique de l’irrationnel et du ressentiment. Après cela, rien ne pouvait empêcher l’émergence d’un Donald Trump.
Plus gravement encore, cette mue du Parti républicain a réveillé des sentiments extrêmes, nativistes et xénophobes, qui se sont exprimés non seulement dans les attaques de Donald Trump contre les Mexicains et les musulmans, mais aussi dans une résurgence de l’antisémitisme. Continuer la lecture

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Les droits de l’homme pris au piège

En 1961, Amnesty International avait brisé les dogmes de la Guerre froide en défendant des prisonniers de conscience non seulement dans les pays communistes, mais aussi dans des régimes qui se réclamaient du « monde libre », comme l’Afrique du Sud de l’apartheid ou l’Espagne de Franco. La défense des droits humains s’inscrivait alors clairement dans la lutte progressiste. Elle était le pilier éthique et juridique d’un combat politique plus large pour la justice et la liberté.
La force de cette aspiration à plus d’humanité était telle que les amis des « bons dictateurs » s’en servaient pour affaiblir les « mauvais dictateurs ». Les communistes brandissaient les droits humains pour disqualifier Pinochet, tandis qu’une certaine droite, acoquinée avec le caudillo chilien, en usait pour accabler Castro.
Personne n’était dupe, mais les droits de l’homme, comme l’écrivent Justine Lacroix et Jean-Yves Pranchère dans Le Procès des droits de l’homme (Le Seuil, 2016), étaient devenus « la lingua franca mondiale, même si leur triomphe rhétorique était loin de se traduire par leur extension pratique ».
Aujourd’hui, le mouvement des droits humains est en proie aux doutes, même dans sa rhétorique. Une déconnexion semble s’être opérée avec le progressisme. En partie parce que les droits humains ont été détournés par les néo-conservateurs pour justifier la guerre en Irak de 2003, en partie aussi parce qu’ils ont été recyclés par des néo-libéraux pour accompagner la globalisation inégalitaire du monde. Le résultat en a été une exacerbation des hargnes, avec l’émergence du groupe Etat islamique, et une aggravation des frustrations, avec la montée des populismes et des nationalismes. Continuer la lecture

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Donald Trump, le caudillo d’une Amérique désemparée

« L’un des défauts des Etats-Unis, disait l’illustre diplomate George Kennan, c’est de penser que tout le monde veut devenir comme eux ». Et c’est sans doute avec cette idée en tête que le président Obama s’est rendu à La Havane en mars dernier. En pensant que la normalisation avec Cuba allait inévitablement propager le modèle américain dans le dernier réduit du communisme en Amérique latine.
C’est au contraire une forme très latino-américaine de la politique, le caudillisme, qui semble conquérir les Etats-Unis, comme l’écrit Omar Encarnacion dans la très sérieuse revue Foreign Affairs. Comment ne pas voir dans la morgue, la forfanterie, la tchatche de Donald Trump et même dans ses cheveux gominés, des relents de péronisme (Peron dirigea l’Argentine de 1943 à 1955) et de varguisme (du nom de l’ex-président brésilien Getulio Vargas), avatars sud-américains des fascismes européens? Continuer la lecture

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ONU: la bande des Dix a de nouveau frappé!

Actualisation samedi 28 mai ! La bande des 10 n’est plus qu’à 9. Dans un revirement incroyable et bienvenu, l’Afrique du Sud a revu hier le vote négatif qu’elle avait adopté jeudi, au sein du Comité des ONG de l’ONU, à l’encontre du Comité pour la protection des journalistes, qui demandait pour la 7ème fois son statut d’observateur aux Nations Unies. Le ministère sud-africain des Affaires étrangères a évoqué une “malentendu” et s’est référé à la complication des procédures pour justifier son premier vote.

En tout cas, l’Afrique du Sud se replace fermement dans le camp des “oui”. “Le CPJ accomplit un travail remarquable et impeccable dans le domaine de la promotion et de la protection des journalistes”, note le communiqué, qui se termine par un appel à voter “oui” lors de la prochaine session de l’ECOSOC, en juillet, au cours de laquelle la candidature du CPJ sera mise au vote parmi les 54 membres, dont la Belgique. La composition de l’ECOSOC est plus large que le Comité des ONG (19 membres) et dès lors plus représentative des Etats qui défendent officiellement la liberté de la presse.

Le rejet du CPJ avait provoqué jeudi et vendredi de très nombreuses réactions de la part des groupes de défense de la liberté de la presse, comme Reporters sans frontières, la Fédération européenne des journalistes ou encore Freedom House. Plusieurs gouvernements s’étaient aussi exprimés, dont les Etats-Unis par la voix de Samantha Power, ambassadrice à l’ONU. Interrogée sur ce vote de jeudi, Mme Power avait reconnu que “lire un rapport du CPJ n’était pas nécessairement la manière la plus agréable de passer une soirée”. Elle se référait aux critiques dont les Etats-Unis étaient parfois l’objet de la part du CPJ, mais elle insistait sur la nécessité pour les membres de l’ONU de respecter un de principes les plus fondamentaux, inscrits dans la Déclaration universelle des droits de l’homme.

Nous n’avons pas amendé le texte que nous avions publié vendredi et qui critiquait le gouvernement Zuma…

 

Jeudi, le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) (1) s’est vu une nouvelle fois refuser son accréditation à l’ONU. Dix des 19 Etats membres de la Commission des ONG ont tout simplement dit « non ». Ils ont évoqué des questions administratives dignes de Kafka pour camoufler ce qui est en réalité une profonde hostilité à l’encontre d’une organisation qui pourrait venir renforcer le camp des défenseurs des libertés au sein, notamment, du Conseil des Droits de l’Homme. Le CPJ a introduit sa demande en 2012 et bute depuis contre une coalition d’Etats communistes, « socialistes », islamiques ou nationalistes endurcis qui n’ont pas du tout envie que l’on “protège les journalistes”.
Les noms des « non » ne surprennent guère en effet. On y retrouve l’Azerbaïdjan, le Burundi, la Chine, Cuba, le Nicaragua, le Pakistan, la Russie, le Soudan, le Venezuela, mais aussi l’Afrique du sud du président Zuma, piètre héritier de Nelson Mandela, qui lui s’était battu pour la liberté de la presse.
Le CPJ a quand même reçu 6 voix pour: la Grèce, la Guinée, Israël, la Mauritanie, les Etats-Unis et l’Uruguay. L’Inde, l’Iran et la Turquie se sont abstenus. Cette décision ne reflète donc pas, comme certains le proclament ou l’insinuent, une fracture entre l’Occident et le reste du monde. Elle démontre que la candidature du CPJ a été appuyée par des gouvernements de gauche, comme la Grèce ou l’Uruguay, et de droite, comme Israel, au Nord comme au Sud. Certains de ces pays, d’ailleurs, n’ont pas été épargnés par le regard critique de l’organisation. Continuer la lecture

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Face à Erdogan, aveuglement et servitude volontaires

Les relations avec la Turquie donnent une idée de la confusion dans laquelle l’Union européenne se débat depuis des années. Qui peut comprendre la volonté de « relancer » le processus d’intégration, alors que le président Erdogan affirme clairement qu’il ne partage aucune des valeurs censées fonder le projet européen? Alors que les arrestations de journalistes se multiplient et qu’elles semblent orchestrées pour provoquer l’Union européenne et prouver le manque de principes de ses dirigeants?
En amenant l’Union à négocier dans la panique un accord migratoire bancal et, selon des ONG, illégal, Erdogan a brisé le miroir aux illusions européen. « Vos proclamations démocratiques, dit-il en substance à l’Europe, ne sont qu’une posture condamnée à se convertir en imposture sous la pression de vos peurs ou de vos intérêts ». Et c’est avec morgue qu’il assiste au spectacle de ces chefs d’Etat et de gouvernement qui s’affolent et de ces millions d’électeurs embrigadés par des partis populistes qui nient les « valeurs européennes » au nom de l’ « identité européenne ».
Mais si Erdogan a mis a nu le Vieux Continent, il s’est dévoilé totalement lui aussi, confirmant une trajectoire personnelle et politique qui n’a jamais dévié de son objectif ultime: l’instauration d’un régime « illibéral » d’inspiration musulmane en Turquie, revanche contre 90 ans de kémalisme et de laïcisme honnis.
Au début des années 2000, l’Europe a choisi l’aveuglement volontaire, engagée dans son projet irréfléchi d’élargissement, emportée par son dogmatisme économique ultra-libéral, cornaquée par le grand frère américain alors si proche d’Ankara. Mais si la droite libérale s’est trompée sur Erdogan, présenté comme un « démocrate musulman » comme il y a des « démocrates-chrétiens » belges ou allemands, une certaine gauche s’est elle aussi illusionnée. Au début des années 2000, elle a résumé la Turquie à Orhan Pamuk ou Elif Shafak, à cette brillante communauté libérale d’Istanbul, mille fois plus européenne que des millions d’Européens engoncés dans leurs nostalgies nationalistes, mais tellement minoritaire. Elle a joué sur la mauvaise conscience d’une partie de l’opinion européenne, en accusant de bigoterie chrétienne ou d’égoïsme social ceux qui exprimaient leurs doutes sur l’adhésion d’un « pays de 75 millions de musulmans ». Continuer la lecture

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