Le coronavirus et le basculement du monde

On ne peut que souhaiter une fin rapide de la pandémie de coronavirus. Car chaque vie perdue est un drame et il n’est pas certain non plus que nos sociétés choisiront une voie raisonnée si la panique gagne et l’économie fait une embardée. Mal gérée, cette crise pourrait provoquer un séisme démocratique et contribuer à écailler encore davantage la mince pellicule de civilisation qui recouvre nos sociétés.
Le risque est d’autant plus grand que le Covid-19 se répand alors que le monde est déjà au bord de la crise de nerfs et qu’il apparait encore moins bien préparé à ce boomerang de la globalisation qu’en 2008, lors de la crise financière. « Au cours de cette dernière décennie, le monde est devenu plus autoritaire, nationaliste, xénophobe, unilatéraliste, anti-establishment et anti-science », constatent sombrement Thomas Wright, de la Brookings Institution, et Kurt Campbell, ex-secrétaire d’Etat adjoint de Barack Obama.
De surcroît, alors que l’information fiable est l’un des éléments clés de la riposte, les réseaux sociaux offrent un espace infini aux rumeurs, aux théories du complot et aux manipulations. Au point que l’OMS dénonce une « infodémie ». Les grands médias peinent eux aussi à faire leur travail, car leurs sources, les autorités politiques et sanitaires, patinent, hésitent, se contredisent. La Belgique temporise, alors que la France « alarmise ». “Vérité à Quiévrain, erreur à Quiévrechain ?»  (1) Continuer la lecture

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La fable du matoufé et du guacamole

L’hiver est là et il nous donne une bonne raison de manger des plats que les diététiciens réprouvent. Vous connaissez sans doute le matoufé, cette omelette généreuse enrichie de lardons, de farine et de lait. Une préparation « émouvante par sa simplicité », s’en émerveille la Royale Confrérie du Matoufé de Marche-en-Famenne, où je suis né. Mon père m’en avait légué la recette un jour où il pensait sérieusement à sa postérité.
Posés sur les tranches du pain croustillant tout juste sorti du four à bois de ma mère, ces oeufs brouillés étaient une partie de mon «chez moi ». Avec le sanglier « qui a une longueur d’avance », l’eau ferrugineuse des pouhons célébrés par Guillaume Apollinaire dans ses Calligrammes de la paix et de la guerre et les anecdotes que mon père puisait dans son livre culte, Dure Ardenne, d’Arsène Soreil. J’ai déjà transmis la recette à mes petits-enfants, en leur rappelant qu’ils doivent d’abord marcher de longues heures dans les chemins forestiers détrempés et ne pas oublier de manger des pommes et des épinards.
J’ai parlé de ce plat, et je l’ai parfois même préparé, au gré de mes voyages. Il avait ce goût simple, rustique, rassurant, qui, dans toutes les cultures, évoque la chaleur du cocon familial, les grandes tablées après la moisson, le foot ou le jamboree. Comme le pot au feu des Asturies ou la cargolade catalane. Je croyais l’avoir reconnu au Mexique dans le taco al pastor (une tortilla de maïs garnie de viande cuite à la flamme) ou le pozole (une soupe à base de maïs et de viande). Continuer la lecture

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La censure nuit gravement à la santé

La mort début février du médecin Li Wenliang, qui avait lancé l’alerte à propos du coronavirus dans la ville de Wuhan, a soulevé une vague d’indignation en Chine. Fin décembre, le docteur et sept de ses collègues s’étaient inquiétés sur les réseaux sociaux de l’hospitalisation de patients souffrant de symptômes qui rappelaient le SRAS, l’épidémie qui avait tué près de 800 personnes en 2003. Quelques jours plus tard, la police les accusait de « diffuser des rumeurs » et les forçait à signer une déclaration dans lesquelles ils reconnaissaient leur « faute ».
Pendant que la vérité était ainsi mise en quarantaine, le virus se répandait au milieu d’une population chinoise ignorant tout des risques qu’elle encourait. De nouveau, comme en 2003, la Chine a informé trop tard, camouflé, tergiversé, réprimé. L’ordre public l’a emporté sur l’intérêt public. « La Chine a, durant trois semaines, nié l’importance voire l’existence de la crise, écrit le correspondant du Monde à Pékin, Frédéric Lemaître, et elle fait taire tous ceux qui veulent enquêter».
De nouveau, ce sont des « acteurs non-étatiques », internautes, journalistes et experts indépendants, qui, en prenant des risques, ont poussé le régime à plus de transparence. «Les efforts du régime pour guider, étouffer ou contrôler les médias ont produit des sources alternatives d’information », écrit Maria Repnikova dans le New York Times. Le jour du décès du docteur, le mot-dièse #DrLiWenliangdead a récolté plus d’ un milliard de vues sur la plateforme Weibo et plus d’un million de commentaires. Continuer la lecture

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Donald Trump, Theodore Roosevelt et les « racleurs de boue »

« Si les anges gouvernaient les hommes, s’exclama fameusement le président américain James Madison (1809-1817), on n’aurait pas besoin de contrôler les gouvernants ». Mais comme les anges ne gouvernent pas les hommes, les Pères fondateurs de la République américaine, dans leur grande sagesse, décidèrent de séparer les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire pour qu’ils se contrôlent les uns les autres et, par prudence, ils ajoutèrent un Quatrième Pouvoir, celui de la presse. Parce que, selon la formule du Président Thomas Jefferson (1801-1809), « la seule sécurité pour tous dépend d’une presse libre ».
Jusqu’il y a peu, les Etats-Unis faisaient de ce dogme un fondement de leur diplomatie publique et de leur soft power. Depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison blanche, toutefois, la rhétorique tourne à vide. Grisé par le pouvoir qu’il confond avec l’arbitraire, conforté dans son bon droit par l’adulation plébéienne qui l’accompagne dans ses meetings, le Président républicain se livre à un media bashing systématique, qui le place pitoyablement dans le camp des Poutine, Orban et Duterte.
Son ministre des Affaires étrangères, Mike Pompeo, n’est pas en reste. Depuis son arrivée à Foggy Bottom en avril 2018, ce politicien issu des milieux évangéliques ultras multiplie les critiques, voire les insultes à l’encontre des « journalistes désaxés » qui abordent des sujets gênants. La semaine dernière, il s’en est pris avec virulence à Marie Louise Kelly, une journaliste respectée de la National Public Radio (NPR), parce qu’elle avait eu le toupet de l’interroger sur le dossier ukrainien, qui est au coeur de la procédure de destitution du Président. Et comme si cet incident n’était pas suffisant, le Département d’Etat a exclu, sans donner d’explication, une autre journaliste de NPR du prochain voyage officiel de Mike Pompeo en Europe et en Asie centrale. Quelques jours plus tôt, lors du déplacement de Donald Trump à Davos, la Maison blanche avait pourtant accrédité TruNews, un site évangélique que le New York Times décrit comme conspirationniste et antisémite. Continuer la lecture

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Des diasporas sommées de se mettre au garde-à-vous

Le dernier rapport mondial de Human Rights Watch jette un coup de projecteur cru sur la Chine, non seulement sur son système de répression interne mais aussi sur l’extension de son emprise autoritaire aux Chinois vivant à l’étranger. Dans de nombreux pays, de l’Australie au Canada, les exemples se succèdent de pressions et d’intimidations à l’égard, en particulier, des étudiants chinois expatriés. Plusieurs universités européennes et nord-américaines se sont inquiétées de cette ingérence. L’année dernière, le Citizen Lab de l’Université de Toronto a également relevé des cyber-attaques « d’origine chinoise » visant des Tibétains et des Ouïghours exilés.
La Chine n’est évidemment pas la seule ni la première à pratiquer cette forme d’« exportation autoritaire ». L’une des priorités des dictatures a toujours été de contrôler leurs diasporas. Tous les régimes, quelle que soit leur taille ou leur nature, « travaillent » leurs communautés à l’étranger, les espionnent, les cadrent et les recadrent. C’est un des rôles assignés aux missions diplomatiques, aux centres culturels ou cultuels officiels et aux services de renseignements. En novembre dernier, Reporters sans frontières a ainsi dénoncé les pressions exercées par l’ambassadeur d’Iran à Londres sur des journalistes iraniens travaillant pour des médias occidentaux, comme la BBC Persian ou Radio Farda.
Paradoxalement, certains pays démocratiques cautionnent en partie cette ingérence étrangère en accordant des « droits de regard communautaires » aux ambassades, aux services de renseignement ou aux autorités religieuses d’Etats répressifs. Ces dernières années, la lutte contre le terrorisme est devenue l’une des justifications de ces pratiques risquées qui reviennent à sous-traiter des missions sensibles à des pays autoritaires étrangers. Continuer la lecture

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Commémorer Bastogne. En pensant à Auschwitz

La célébration officielle du 75ème anniversaire de la bataille des Ardennes est terminée. Les chefs d’Etat ont quitté Bastogne après avoir rendu hommage aux dizaines de milliers de soldats qui y perdirent la vie ou rentrèrent mutilés et traumatisés de ce qui fut « sans aucun doute la plus grande bataille américaine de la Seconde guerre mondiale » (Winston Churchill). Les derniers vétérans sont repartis avec le souvenir des gestes de gratitude qui les ont partout accompagnés. Les “reconstituteurs” ont remisé leurs jeeps Willys dans leurs garages et les journalistes sont déjà sur d’autres « lignes de front ». D’autres commémorations auront lieu, plus discrètes, plus locales, au rythme des combats, des massacres allemands et des bombardements alliés qui, jusqu’à la fin janvier 1945, dévastèrent la région.
La bataille des Ardennes a été l’un des grands moments du journalisme de guerre (1). Des centaines de warcos (correspondants) sillonnèrent les routes enneigées, des plus flamboyants comme Ernest Hemingway (2), aux plus modestes, comme Fred MacKenzie, correspondant du Buffalo Evening News, qui se retrouva piégé avec les troupes encerclées à Bastogne. Leur « premier brouillon de l’histoire » fut largement militaire: les photo-journalistes de Life magazine et les photographes de combat de l’armée américaine nous ont surtout légué des clichés de soldats et de généraux, de tanks, de camions et de canons.
Toutefois, l’une des photos les plus emblématiques de cette bataille reste celle où l’on voit Jean Marin, ancien de Radio Londres et futur patron de l’Agence France Presse, face au cadavre d’un enfant tué par les SS dans la cour de la maison Legaye à Stavelot. Cette image rappelle que les civils payèrent un lourd tribut lors de ce « dernier coup de dé d’Hitler », qui avait ordonné à ses troupes de semer la terreur. Mais elle annonce aussi le choc qui allait profondément marquer cette génération de reporters de guerre : quelques mois après Vassili Grossman, journaliste de l’Etoile rouge, qui, au fil de la progression soviétique vers Berlin, avait écrit sur l’enfer de Majdanek, de Treblinka, du ghetto de Varsovie, de Lodz, ils découvriront, au bout de leur périple, les camps nazis, « l’éliminationnisme et l’assaut contre l’humanité », ce que l’historien Daniel Jonah Goldhagen qualifie de « pire que la guerre ». « Dachau (Nda: libéré le 29 avril 1945) a été le point de non-retour de toute ma vie. Comparé à Dachau, la guerre était propre », écrivit la journaliste américaine Martha Gellhorn. Choqué, le photographe Robert Capa s’abstint de prendre le moindre cliché des camps de la mort. Continuer la lecture

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L’éclipse du soft power américain

Samedi dernier, le New York Times a répondu sèchement au gouvernement chinois, qui avait traité de fake news les informations que le journal avait publiées sur la persécution des minorités musulmanes dans le Xinjiang, alors que ces révélations, accablantes, étaient fondées sur des documents internes du régime. Habituellement très pondéré, l’éditorialiste n’a pas hésité à faire le parallèle avec l’époque nazie, « lorsque Hitler parlait de la Lügenpresse, la presse menteuse, pour discréditer le journalisme indépendant ».
Sa cible réelle, toutefois, était Donald Trump, accusé d’user et d’abuser de l’expression fake news pour vilipender les médias qui le dérangent, au risque de servir d’alibi aux régimes autoritaires qui verrouillent l’information. « Quand un président américain attaque la presse indépendante, les despotes s’empressent de l’imiter », notait le journal, en évoquant une kyrielle de pays, de la Russie au Burundi, qui ont trouvé dans le spectre des fake news une justification très commode de leurs attaques contre les médias impertinents.
Les protestations de la Chine à l’encontre du New York Times sont dans l’ordre des choses. Elles participent au modèle politique que Xi Jinping entend promouvoir chez lui et sur la scène internationale. C’est par sa défense de la censure « patriotique », de la surveillance « bienveillante » et de la raison d’Etat « au service d’une économie florissante et d’une société harmonieuse » que Beijing cherche à accroitre son emprise interne et son aire d’influence externe. Elle a fait de sa forme d’autoritarisme un des fondements de son soft power, c’est-à-dire de sa « puissance d’attraction non coercitive » à l’étranger. Si cette approche ne lui réussit pas partout, comme le démontrent la rébellion à Hong Kong ou l’émergence de mouvements de protestation contre sa lourde présence économique dans des pays africains ou latino-américains, un certain nombre de dirigeants autoritaires sont tentés par cette voie chinoise qui ne s’embarrasse pas de considérations démocratiques ou « droits de l’hommistes ». Continuer la lecture

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Tel est notre bon plaisir

« Ce sont ceux qui ambitionnent le plus ardemment le pouvoir qui devraient en être tenus soigneusement à l’écart », s’était exclamé Arthur Koestler. L’auteur du roman Le Zéro et l’Infini, l’un des grands classiques de la littérature anti-totalitaire, pensait sans doute au Generalissimo et au Führer, au « Maréchal Pantin » et au « Petit père des peuples », que l’histoire avait posés sur sa route tourmentée et qui avaient fait de l’exercice arbitraire du pouvoir l’un des signes des désordres de leur personnalité.
Dans un récent essai (Conversation à Princeton avec Rubén Gallo, Gallimard, 2019), l’auteur péruvien et Prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa revient longuement sur cette figure du tyran arbitraire, en évoquant le personnage central de son roman La fête au bouc, « Son Excellence le généralissime docteur Rafael Leonidas Trujillo Molina, Honorable Président de la République, Bienfaiteur de la Patrie et Reconstructeur de l’Indépendance Financière ». Trujillo régna sur la République dominicaine entre 1930 et 1961 et il fit de l’arbitraire, du fait du prince, un instrument de terreur. Un mot de travers, un soupçon de dissonance et c’était la déchéance et l’humiliation, la prison ou la mort. « Il couchait avec les femmes de ses ministres, écrit Mario Vargas Llosa, non seulement parce qu’elles lui plaisaient, mais aussi pour faire passer à ses collaborateurs un test de loyauté. Généralement, tous acceptaient que le dictateur viole leur épouse». Continuer la lecture

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Un traité contre l’Amérique latine?

En juin dernier, la conclusion du Traité de libre échange entre l’Union européenne et le Mercosur, le « marché commun de l’Amérique du sud » 1, a été célébré par le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, comme « une extrêmement bonne nouvelle en ces temps turbulents».
Et pourtant, la Commission européenne a donné l’impression de danser le tango à contre-temps. Les négociations entre les deux blocs commerciaux avaient commencé en l’an 2000, lorsque le Brésil était dirigé par Fernando Henrique Cardoso, un brillant intellectuel de centre gauche, professeur à Stanford et au Collège de France, symbole d’une Amérique latine moderniste, ouverte et modérée. Aujourd’hui, l’Union européenne se retrouve sur la photo avec Jair Bolsonaro, un chef d’Etat d’extrême droite, misogyne, populiste, ultra-nationaliste, ami de Donald Trump, nostalgique de la dictature militaire et proche des milieux agricoles qui ravagent la forêt amazonienne.
Comment, de surcroit, justifier cette euphorie, alors que le modèle économique dont s’inspire le libre échange suscite de plus en plus de protestations en Amérique latine?  En Argentine, lors des élections du 27 octobre, le président conservateur Macri a été balayé par son opposant péroniste Alberto Fernandez et au Chili, un pays que l’on présente souvent comme une success story néo-libérale, le gouvernement de droite s’est retrouvé acculé, face à des mobilisations populaires dénonçant la concentration des richesses. Continuer la lecture

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Syrie: le déshonneur et la guerre

Comment Donald Trump a-t-il pu abandonner les Kurdes, alors que ceux-ci avaient été en première ligne lors des combats contre l’ennemi juré, le groupe Etat islamique? La désapprobation et la surprise ont été quasi unanimes, jusqu’au sein du Parti républicain.
Et pourtant, dès le début de cette guerre, certains avaient mis en garde contre la fatalité d’une trahison de l’Occident. En septembre 2016, à l’époque du Président Obama, Tim Arango publiait dans le New York Times un reportage au titre éloquent et prémonitoire: « Les Kurdes craignent que les Américains les trahissent de nouveau, en Syrie cette fois», écrivait-il.
Cette forfaiture apparaissait inscrite dans l’histoire d’un peuple qui, comme le veut le dicton, « n’a pas d’autres amis que les montagnes ». Dans celle aussi de puissances coloniales ou impériales qui ont souvent cherché à sous-traiter leurs guerres à des groupes locaux ou à des armées « cipayes » (Nda: mercenaires indiens de l’Empire britannique). Quand la roue de l’histoire se met à tourner, elle écrase sous ses chenilles d’acier les groupes et les personnes qui se retrouvent du mauvais côté des tranchées. La marche folle de l’humanité est ainsi jonchée de « peuples sacrifiés ». Continuer la lecture

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