Nul vivre-ensemble ne se forge sous l’interdit

« Nulle oeuvre ne se féconde sous le joug. Nul avenir ne se forge sous l’interditAndrée Chedid est poétesse, libanaise, et c’est sans doute dans son constat effaré d’une société calcifiée dans ses communautés de foi, dans ses « identités meurtrières », comme le dirait son illustre compatriote Amin Maalouf, qu’elle a trouvé le souffle émouvant du poème dédié en 1993 à Salman Rushdie.
Face au terrorisme, la tentation est grande de sacrifier des valeurs essentielles pour, très légitimement, se protéger. Le risque rôde aussi de remiser la liberté de l’esprit dans la sphère privée,  « pour ne pas provoquer », jusqu’à se résigner à une coexistence des communautés où l’on se côtoie sans vraiment échanger, où l’on se salue sans vraiment se parler.
Alors que les autres extrémistes, ceux du « camp d’en face », populistes, frontistes, pégidistes, appellent à la haine et à l’exclusion, la démocratie, plus que jamais, se définit par l’ouverture, le dialogue, la solidarité, la reconnaissance de la réalité de sociétés de plus en plus diverses et globalisées. Tous unis, oui, sans aucun doute. Mais dans la démocratie, « le pire des systèmes, à l’exception de tous les autres », comme disait Churchill. Tous unis dans la liberté, c’est-à-dire dans le vrai respect de l’autre, dans la reconnaissance de son intelligence et de son autonomie. En rupture avec la « Sainte Alliance » de clergés empressés de rogner le droit de tous de contester leurs textes sacrés. Contre les hallebardiers de la doctrine de la foi qui voudraient conditionner leur « tolérance » à l’égard des autres à leur droit exclusif d’imposer leurs intolérances au sein de leur communauté. Continuer la lecture

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Le journalisme de guerre en débat au Bastogne War Museum

(Ce texte a servi de base à mon intervention au Colloque sur les correspondants de guerre, qui s’est déroulé le 18 mars au Bastogne War Museum).

Lors de la Seconde guerre, le front de l’information fut essentiel. « Notre premier champ de bataille n’est pas le Pacifique Sud ou l’Angleterre, c’est l’opinion publique américaine », déclara Archibald Mac Leish, le patron de l’Office of War Information.

Cette guerre de l’opinion avait commencé bien avant l’entrée en guerre des Etats-Unis. Durant les années 1930 et jusqu’à l’attaque de Pearl Harbor, l’Amérique s’était déchirée sur le nazisme, sur la guerre civile espagnole, sur l’engagement ou non aux côtés de la Grande Bretagne assiégée. Les journaux avaient choisi leur camp: le groupe Hearst ne cachait pas ses sympathies allemandes, le Chicago Tribune était isolationniste, Ed Murrow (CBS News) qui avait magistralement couvert le Blitz de Londres plaidait pour une intervention aux côtés de l’Angleterre.

En 1941, après l’entrée en guerre, tout fut mis en place pour que cette opinion publique reçoive des informations qui correspondent aux objectifs de guerre. Mais cette démarche ne signifiait pas nécessairement la censure la plus stricte ou la plus idiote, comme ce fut le cas lors de la Grande Guerre, – « l’un des moments les plus honteux de l’histoire du journalisme », déclara la députée libérale britannique Lucy Masterman-, mais une évaluation permanente de questions légitimes et pragmatiques: l’accès accordé aux journalistes, la liberté ou non qui leur était fournie de rapporter les combats, la publication ou non des photos de victimes alliées. Les contours de cette censure changèrent d’ailleurs avec l’évolution de la guerre.

Certains au sein des forces armées étaient favorables au black out. On connait l’adage: « Je ne dirais rien aux journalistes durant le conflit et quand celui-ci sera terminé, je leur dirais qui a gagné ». Certains gradés étaient même très hostiles à l’égard des journalistes. Pour eux, la liberté de la presse se traduisait par la liberté « par rapport à la presse ».

D’autres au contraire, à l’image du général Eisenhower, tablaient sur la loyauté des journalistes et jugeaient qu’il fallait leur accorder le plus de soutien possible dans leur travail d’information. « Le général Eisenhower reconnaissait tout spécialement la valeur de la presse, écrit Mary S. Mander, non seulement parce qu’il croyait au Premier amendement (de la Constitution), mais aussi parce qu’il y voyait un atout pour la propagande ». Continuer la lecture

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Spotlight, Martin Baron et « l’âme du journalisme »

« Quand vous lisez un journal, ne vous interrogez pas sur les nouvelles qui s’y trouvent, mais sur celles qui manquent ». L’auteur de cet adage du journalisme, Ben Bagdikian, est mort la semaine dernière à l’âge de 96 ans à Berkeley, près de la célèbre école de journalisme de l’université de Californie, dont il fut le doyen pendant de longues années.
Mais qu’est-ce qu’une « nouvelle»? Un fait qui surgit dans l’actualité ou, bien plus fondamentalement, une « information », c’est-à-dire une présentation de la réalité, du système, derrière ce fait et qui lui donne tout son sens? C’est sur cette question que s’ouvre le film Spotlight, la reconstitution magistrale sur grand écran de l’enquête du Boston Globe sur les abus sexuels au sein de l’Eglise catholique. Une enquête lancée en 2001 et récompensée en 2003 par le prestigieux prix Pulitzer.
En 1985 déjà, un petit hebdomadaire catholique indépendant, le National Catholic Reporter, avait publié un dossier accablant sur la pédophilie au sein de l’Eglise. L’auteur, Jason Berry décrivait une hiérarchie catholique essentiellement soucieuse d’étouffer le scandale et de protéger les coupables. Ces révélations toutefois s’enlisèrent dans les terrains vagues de l’actualité.
Le film ne fait pas l’impasse sur ces 16 ans de retard. Il montre que les faits étaient disponibles: dans les articles de l’hebdomadaire alternatif The Boston Phoenix, dans les archives du Boston Globe, dans les documents que des victimes de prêtres pédophiles avaient communiqués, mais que des journalistes n’avaient pas exploités. Continuer la lecture

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Donald Trump, la faute aux médias?

Lors de sa stupéfiante campagne, Donald Trump n’a pas raté une occasion de s’en prendre à des médias qui, pourtant, ont bâti sa notoriété et contribué à sa fortune. Impérial, le milliardaire new-yorkais parque les reporters dans un coin de ses meetings et son service d’ordre veille, par la force s’il le faut, à ce qu’aucun d’entre eux ne sorte des rangs. Irascible, il a éjecté d’une de ses conférences de presse Jorge Ramos, l’un des journalistes hispaniques les plus influents du pays, et traité de « bimbo » Megyn Kelly, une présentatrice vedette de la chaîne conservatrice Fox News. Et il a même menacé, une fois au pouvoir, de durcir les lois sur la diffamation et d’en user sans retenue contre les journalistes.
Les attaques contre les grands médias « libéraux » font partie de la tradition conservatrice américaine. L’histoire du journalisme a ainsi retenu la phrase du vice-président républicain Spiro Agnew, à l’époque de Richard Nixon, traitant les journalistes de « nababs bavards du négativisme ». Ou encore l’un des slogans républicains de 2004: « Ennuyez la presse. Réélisez Bush ». Pour la droite de la droite américaine, la « presse dominante » est une imposture, un abus de pouvoir, un corps étranger. Ainsi, le New York Times, le journal de l’Establishment libéral, a été régulièrement accusé de trahison, comme lorsqu’il décida, en 1971, de rendre publics les Dossiers du Pentagone dévoilant les « non-dits» de l’intervention au Vietnam ou, en 2010, de publier les dépêches confidentielles du Département d’Etat révélées par Wikileaks. Continuer la lecture

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Là des villes détruites, ici des rues vides

Dans les années 1970, lorsque les bombardiers américains pilonnaient le Nord-Vietnam, ils étaient des centaines de milliers à manifester dans les rues de Paris, Rome ou Berlin pour dénoncer « l’impérialisme américain ». En 2003, lorsque les néo-conservateurs fourvoyèrent les Etats-Unis dans l’invasion de l’Irak, ils furent encore des dizaines de milliers à marcher sur les grands boulevards pour décrier la « grande Busherie ».
Et aujourd’hui? Personne. Aucune pancarte indignée, aucun slogan outragé, aucun cri révolté, alors qu’en Syrie, les avions russes sont accusés de lancer leurs bombes sur les civils et les hôpitaux, alors que les hélicoptères de Bachar el-Assad jettent leurs « barrel bombs » sur les combattants et les habitants de villes rebelles, alors que, dans un pays quadrillé par des dizaines de groupes armés, les extrémistes de Daech prennent tout le monde au piège.
N’en déplaise à ceux qui n’ont d’yeux que pour les réseaux sociaux, leurs likes et leur clics, la rue reste le lieu le plus symbolique de l’engagement, de la protestation et de la solidarité. Comme elle le fut le 11 janvier 2015, le temps d’une puissante émotion, lors des manifestations JeSuisCharlie. Dès lors, comment expliquer que ces boulevards et ces rues restent vides, alors que la Syrie est soumise depuis cinq ans à l’un des conflits les plus brutaux de l’histoire? Alors que sa population, ballotée entre les nervis du régime, de Daech, d’al-Qaïda, du Hezbollah, est terrorisée, massacrée, gazée, torturée? Alors qu’un incident de plus entre la Turquie et la Russie pourrait projeter la région dans une guerre généralisée et placer l’OTAN au pied du mur?
Certains se réjouiront sans doute de cette apathie. Rassurés, ils y verraient même une caution populaire à leur postulat maintes fois répété qu’« il n’y a pas d’alternative raisonnable à Bachar el-Assad », remis en selle par ses alliés russes. Mais les autres, tous les autres, qui refusent toutes les barbaries d’où qu’elles viennent, où sont-ils? Terrés et atterrés, engourdis et paralysés, devant leurs écrans télé? Continuer la lecture

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L’Europe et le “devoir d’espérance”

Quand, en octobre dernier en Pologne, le parti Droit et Justice (PiS) a gagné une majorité absolue des sièges au Parlement, certains n’ont pas hésité à parler de « raz de marée », négligeant souvent de souligner que cette majorité était fondée sur 37% seulement des voix. Le même scénario s’était produit en mai 2015, lorsque les conservateurs britanniques s’étaient assuré une majorité absolue à la Chambre des Communes avec, là aussi, 37% des suffrages.
Ainsi, dans un certain nombre de pays démocratiques, il suffit qu’un parti récolte un tiers des voix pour qu’on lui attribue le droit de gouverner seul. N’y-a-t-il pas quelque chose de dérangeant lorsqu’un parti se croit ainsi plébiscité, alors que la vraie majorité populaire appartient en fait à l’opposition? Une question d’efficacité, répondront sans doute ceux qui s’agacent des compromissions des gouvernements de coalition.
Soit, mais ce phénomène de « minorité majoritaire » devient carrément choquant lorsque, comme en Hongrie ou en Pologne, le parti au pouvoir agit comme si sa majorité parlementaire lui donnait tous les droits, niant ceux des électeurs qui n’ont pas voté pour lui. Comme si l’alchimie qui préside au boursouflement des sièges constituait un passe-droit. La démocratie, rappelons-le, n’est pas une simple formule mathématique. Elle impose à la majorité de respecter les droits de tous et de rester dans le cadre de l’Etat de droit, tel qu’il est défini au sein de l’Union européenne par les Traités et la Charte des droits fondamentaux. Continuer la lecture

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Bernie Sanders: loin des “trumperies” médiatiques

« Vous avez deux types sur une scène et l’un d’eux s’exclame : « J’ai une solution au problème du Moyen Orient ». L’autre type tombe dans la fosse d’orchestre. Qui des deux, selon vous, fera la « une » du journal télévisé? ». Roger Ailes, le patron de Fox News, n’a pas son pareil pour expliquer son modèle journalistique. Et c’est en suivant ce principe imparable que la plupart des chaines de télévision couvrent la campagne présidentielle américaine. Et c’est ainsi que, dans le camp républicain, il n’y en a que pour Donald Trump le brailleur et Ted Cruz le bretteur. Du spectacle de gladiateurs, de la controverse de saloon, des tonnes de mauvaise foi et de mauvais goût, ça marche.
Et Bernie? Bernie qui? Oublié du 20 heures, un septuagénaire aux cheveux gris, au sourire avare, au discours austère, est pourtant en train de bousculer la campagne. Beaucoup d’Américains l’ignorent encore, mais le sénateur Bernie Sanders est candidat à l’investiture du Parti démocrate. Certes, même si les sondages le placent aujourd’hui en tête pour les premiers tests électoraux de l’Iowa et du New Hampshire, peu de bookmakers oseraient parier un nickel sur sa victoire. Mais, au fil de discours interminables, d’interviews ascétiques et de documents arides, il est en train d’imposer les enjeux qui lui sont chers à un Parti démocrate englué depuis des années dans l’idéologie marshmellow. Continuer la lecture

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L’Amérique latine, ses rêves fracassés

La semaine dernière, la « une » de l’Economist a souffleté la présidente brésilienne. « La chute du Brésil. Dilma Rousseff et l’année désastreuse qui s’annonce », tonnait son titre, plaqué sans ménagement sur le visage d’une femme fatiguée. L’éditorial de l’hebdomadaire libéral britannique n’était guère plus galant. Il évoquait un pays dysfonctionnel, un système social rongé par les passe-droits et les privilèges, un contexte de méga-corruption et de chaos politique. Et il dessinait un avenir sombre et tourmenté, alors que le Brésil s’apprête à accueillir cette année les Jeux olympiques d’été. Mais qu’est-il donc arrivé à ce pays que ce même magazine présentait en 2009 comme « le pays qui décolle », comme l’une des nouvelles puissances émergentes censées révolutionner l’économie globale et remodeler le concert des nations ?
En fait, qu’est-il arrivé, plus largement, à ces républiques latino-américaines, du Venezuela à l’Argentine, qui avaient prétendu il y a quelques années rompre avec deux décennies de privatisations, de libéralisation et de dérégulations, le fameux Consensus de Washington, pour mettre le cap « à gauche toute » et résorber l’immense « dette sociale » accumulée? Début janvier, Le Monde diplomatique, très proche de cette gauche latino-américaine inspiratrice de Podemos et de Jean-Luc Mélenchon, est lui aussi passé de la sérénade à la complainte. « L’Amérique latine, pourquoi la panne? », titrait le mensuel, en évoquant « une défaite (électorale) cinglante au Venezuela, un virage à droite en Argentine, la crise économique et politique au Brésil, les manifestations de rue en Equateur ». Continuer la lecture

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Notre panique serait leur victoire

Les terroristes qui ont ensanglanté l’année 2015 risquent bien de hanter 2016. A coups de bombes, de mitraillages aveugles ou de voitures piégées, ils chercheront à polariser les sociétés démocratiques et à éliminer cette zone de liberté, de pluralité et de raison, cette « zone grise » comme les songe-creux de Daech l’appellent, « qui sépare les djihadistes des croisés ». A l’image des idéologues hallucinés de l’extrême gauche des années 70, ils s’obstineront à provoquer une réaction brutale des Etats démocratiques, pour que ceux-ci « révèlent leur vraie nature, islamophobe et autoritaire ».
Les convictions et le sang froid de nos dirigeants et citoyens vont être rudement mis à l’épreuve. Le libéralisme politique, symbole de toutes les « perversions de l’Occident », est directement visé par le djihadisme, mais il est aussi menacé par les réactions de crispation qu’il risque de provoquer au sein de l’opinion publique et au niveau de l’Etat. « Ce ne sont pas les bombes qui nous vaincront, mais notre propre hystérie », avertissait début décembre Simon Jenkins dans The Guardian.
Certains, surgis des bas-fonds de la politique, instrumentalisent la menace terroriste en proclamant que seule l’extrémisme peut contrer l’extrémisme. De la Corse à l’Allemagne, des nervis se font « justiciers » et ripostent « oeil pour oeil, dent pour dent », en espérant, comme Daech, éliminer cette « zone grise » qui entrave leurs noirs desseins.
Blessés, menacés, des Etats démocratiques sont à tout moment tentés de sur-réagir. Une démocratie a évidemment le droit de limiter certaines libertés pour assurer la sécurité. Mais l’efficacité de ces mesures exceptionnelles dépend d’une évaluation rigoureuse de la nature de la menace. Elle dépend aussi du respect strict de la loi et de la morale « républicaines ». Ainsi, bien que les dérives recensées par l’observatoire de l’état d’urgence mis en place par Le Monde ne dessinent pas le spectre d’un Etat totalitaire, elles dénotent des dysfonctionnements et un arbitraire préoccupants, qui sapent l’honneur des institutions et l’efficacité de la lutte anti-terroriste.
« Angélisme!», tonneront sans doute les néo-réactionnaires, ces partisans de la politique du coup de menton et du coup de poing en Irak et en Libye qui ont été en partie à l’origine de cette nouvelle phase du terrorisme international. Cette fois-ci, toutefois, la riposte ne peut faire l’économie de la complexité. La « zone grise » est ce qui détermine une démocratie avancée. C’est dans ces « détails » de l’état de droit, de la non-discrimination, de la liberté d’expression, que se définit l’essence d’une société. « Nous luttons pour cette nuance qui sépare le sacrifice de la mystique, l’énergie de la violence, la force de la cruauté, pour cette faible nuance encore qui sépare le faux du vrai et l’honneur que nous espérons des dieux lâches que vous révérez », écrivait l’écrivain résistant Albert Camus en 1943 à l’adresse des nazis et des pétainistes.
Bien sûr, n’est pas Camus qui veut: la tentation du simplisme et du conformisme a toujours alimenté la trahison des clercs. « La route de crêtes, comme disait Charles de Gaulle, est moins fréquentée… ». Et pourtant, lorsque la peur pousse à suivre une politique de réflexes et d’instinct, les voix dissonantes sont plus essentielles que jamais. A l’image de ces deux intellectuels, l’un de gauche, George Orwell, l’autre de droite, Georges Bernanos, qui, lors de la guerre d’Espagne, sonnèrent le tocsin et dénoncèrent la montée aux extrêmes. A l’image de ces « insoumis », Etty Hillesum, Nelson Mandela, Germaine Tillion, récemment célébrés par Tzvetan Todorov, « qui refusent de se soumettre tant aux adversaires qui les menacent qu’à leurs propres démons ».
Quand l’anxiété rôde, le risque de céder à ses « propres démons » est en effet très réelle. « La conscience nationale, notait Georges Bernanos en 1942, peut, comme n’importe quelle conscience humaine, non seulement laisser s’obscurcir peu à peu en elle la notion du bien et du mal, mais aussi la perdre tout à coup, par une de ces sortes d’effondrements dont la vie des individus n’offre que trop d’exemples ». C’est en pleine conscience des tragédies de l’histoire que la lutte contre le terrorisme doit être pleinement assumée – et cadrée – par les libéraux et progressistes. Parce qu’en refusant d’opposer le populisme milicien ou la déraison d’Etat à l’obscurantisme et au fanatisme, ils infligent aux terroristes la seule vraie défaite.

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Tout ça va mal se terminer

Dimanche soir, dès que les scores du Front national ont été confirmés, une partie de la droite s’est empressée de proclamer la main sur le coeur qu’elle comprenait le désarroi et la désespérance des Français. Comme si les présidents de la République issus de ses propres rangs n’étaient pour rien dans cette déprime dont souffrirait une partie significative du peuple de France.
Ainsi, les électeurs qui ont choisi de voter Le Pen ne seraient que des victimes innocentes ou des personnes désorientées. « Voter FN n’est pas une faute morale », s’est même exclamé Nicolas Sarkozy, convaincu sans doute que son parti pourrait récupérer au deuxième tour et surtout aux présidentielles de 2017 les voix qui se sont momentanément « égarées » à droite de la droite.
Vraiment? Ces 6 millions de Français lepénistes n’auraient pas voté en connaissance de cause? La presse a écrit des kilomètres de colonnes et la télévision a diffusé des centaines heures sur le Front national. Au fil des matinales radio et des pugilats télévisés, les représentants du Front national ont exposé sans détours leurs positions officielles. Impossible donc de ne pas connaître les options d’un parti prétendument relifté et qui se serait, dit-on, débarrassé de ses militants les moins policés. Continuer la lecture

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