Mexique: “Pas de gringo, pas d’info?”

A partir de combien de victimes la machine médiatique s’emballe-t-elle? Qu’est-ce qui détermine que des morts feront la une et d’autres pas? Ces questions nous ont interpellés ces derniers jours avec la disparition de 43 étudiants et la découverte de fosses communes dans l’Etat de Guerrero au Mexique.
L’information avait tous les éléments pour être mis en exergue, voire être mis en scène : des jeunes étudiants fauchés dans la fleur de l’âge, des tueurs sordides à la solde des trafiquants de drogue, des policiers véreux acoquinés avec le crime organisé, des autorités locales corrompues. Tout cela dans un pays majeur, le Mexique, doté d’une identité forte et d’une intelligentsia brillante, 15ème puissance industrielle du monde, voisin des Etats-Unis et de son « hub » global de l’information.
Et pourtant, dans de nombreux pays, l’information sur le massacre d’Iguala a mis des jours, et même des semaines, avant de s’insinuer dans la sphère médiatique. Les ONG de droits humains, comme Human Rights Watch ou Amnesty International, et de grands titres de la presse internationale ont réagi immédiatement, mais la lente percolation dans les médias “grand public”, en premier lieu la télévision, en a amorti la gravité, lui enlevant cette brutalité crue que donne l’information immédiate, le « breaking news ». Contrairement à d’autres événements, il n’y a pas eu non plus cette avalanche de photos et de vidéos, immédiatement diffusées sur les réseaux sociaux et reprises en boucle par les grandes chaines d’information. Or, comme le veut l’adage du journalisme conventionnel, «pas de photo, pas d’info ». La « technique » criminelle de la « disparition » est un étouffoir médiatique. Continuer la lecture

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Couvrir Ebola: plus dangereux que le journalisme de guerre?

L’épidémie d’Ebola est une urgence humanitaire et médicale. Elle pose aussi des questions cruciales aux journalistes qui couvrent cette crise inédite. Comment éviter en effet que, de l’indifférence face aux premières alertes de Médecins sans frontières, l’on passe brusquement à l’emballement médiatique? Comment empêcher que des Etats ne cherchent à voiler leurs erreurs et leurs imprévoyances en imposant le black out des informations? Comment finalement protéger les journalistes locaux et les envoyés spéciaux de la presse internationale qui, inévitablement, côtoient les victimes et se retrouvent ainsi exposés au risque de contamination?
Les risques sont réels: trois journalistes libériens et deux de la Sierra Leone sont morts d’Ebola. Un journaliste américain travaillant pour la chaine de télévision NBC News a contracté la maladie et a été rapatrié aux Etats-Unis.
Pour beaucoup de journalistes, couvrir Ebola apparaît même plus dangereux que le journalisme de guerre. « Nous avons moins de difficultés à trouver des journalistes pour aller en Irak ou en République centrafricaine que dans des régions touchées par Ebola », déclare ainsi Claire Hedon, de Radio France Internationale. « La menace de cette épidémie est invisible. Dans les zones de guerre, vous pouvez voir où les obus tombent », renchérit Sofia Bouderbala, rédactrice en chef adjointe pour l’Europe et l’Afrique à l’Agence France Presse. Continuer la lecture

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Entre l’ingérence et la solidarité

Ces dernières semaines, la placide Norvège s’est brusquement retrouvée sur la sellette. Accusée à Budapest de financer des ONG hostiles au gouvernement, elle s’est vue soupçonnée, au travers d’un long article du New York Times, d’influencer la ligne politique de prestigieux think tanks américains. Quelques mois plus tôt, c’étaient les Etats-Unis qui étaient pointés du doigt en Equateur et au Venezuela en raison de leur appui à des associations locales qualifiées de subversives par le pouvoir.
Bienvenue dans le monde des jeux d’influence et des « agents de l’étranger ». Bienvenue aussi dans l’univers des accusations borgnes et des indignations sélectives. Car s’il y a bien une pratique universelle, c’est celle des financements d’activités politiques par des fondations ou des Etats étrangers. Tout le monde ou presque s’y adonne. Discrètement ou bruyamment. A des fins plus ou moins honorables. Avec des résultats plus ou moins probants. Le monde des financements internationaux est un caravansérail, où se croisent et s’entrechoquent des « porteurs de valises » de tout type et de toute origine. Continuer la lecture

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Anna et l’honneur de la Russie

La campagne lancée cette semaine par Amnesty International sur les libertés d’expression, d’association et de réunion en Russie a une portée universelle. Non seulement parce que les droits humains sont universels, mais aussi parce que les restrictions apportées aux libertés dans un pays particulier affectent inévitablement les libertés de tous. Dans un monde globalisé, la censure n’a pas de frontières. Elle réduit notre capacité à connaître et comprendre des événements ou des phénomènes qui peuvent à tout moment déterminer notre propre sort.
Les mesures répressives décrétées par les autorités russes à l’encontre de la presse ou d’Internet, que décrit dans le détail le nouveau rapport d’Amnesty, sont particulièrement néfastes dans le contexte actuel de confrontation en Ukraine. Elles empêchent, en effet, l’opinion internationale de disposer des informations nécessaires au suivi d’une crise qui peut à tout moment déborder et qui plombe déjà les relations internationales.

Ajoutées au renforcement de la propagande patriotique, ces mesures contribuent à un unanimisme national qui complique inévitablement la recherche de solutions tempérées et raisonnables. Depuis la reprise en mains de l’ensemble des chaînes de télévision et de l’agence de presse RIA-Novosti, depuis le durcissement des règles imposées aux sites d’information en ligne, l’immense majorité de la population russe ne connaît du monde que ce que le Kremlin veut bien lui dire.

En fait, la dégradation des relations avec la Russie démontre une nouvelle fois que, si les démocraties ne sont pas vaccinées contre le bellicisme, l’autoritarisme interne peut davantage encore déboucher sur l’aventurisme externe. Les politiques extérieures dites réalistes, fondées sur la « normalité » des relations avec des régimes autoritaires, se révèlent souvent illusoires et contreproductives. La violation des droits humains au niveau national est tôt ou tard source d’insécurité internationale. Continuer la lecture

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La dernière chance de l’Europe?

Les auditions des futurs commissaires européens ont donné un certain éclat, cette semaine, à l’Union européenne. Gageons que certains aimeraient que pareil examen public soit imposé à tous ceux qui ambitionnent d’entrer dans un gouvernement national ou régional.

Mais cet exercice démocratique ne peut gommer le malaise. Il ne peut dissiper l’idée, au sein d’une partie significative de l’opinion, que l’Union européenne est « l’homme malade de l’Europe », comme on disait au XIXème siècle de l’Empire ottoman finissant. Même si les partis pro-européens traditionnels disposent d’une majorité confortable, même si leurs chefs de file, comme toujours, se sont partagé les fonctions les plus prestigieuses, ils ne sont pas loin, pour les Euro-cyniques, de ressembler aux vizirs fatigués de la Sublime Porte. Les instruments du pouvoir sont là, les institutions fonctionnent cahin-caha, mais il n’y souffle le plus souvent que des idées conventionnelles, timorées ou moribondes.

Les frondeurs, d’ailleurs, sont de plus en plus nombreux et de plus en plus sûrs d’eux. Ils grondent et plastronnent. Mais contrairement aux réformistes ottomans de l’époque du Tanzimat, qui étaient animés par les idées de liberté et de modernité, la plupart d’entre eux incarnent la régression et l’incivilité. Le constat est tragique: l’Europe qui avait été pensée comme le meilleur bouclier contre le réveil des extrémismes, des nationalismes et des populismes est devenue au fil des années le meilleur allié de ceux qu’elle prétendait combattre.

Marine Le Pen n’aurait pas fait 25% des voix si elle n’avait pas pu taper dans le punching ball européen. Elle n’aurait pas gagné à sa cause autant de moutons égarés, sans la présence depuis des années à la tête des institutions européennes de personnalités apparemment insensibles aux angoisses sociales et identitaires suscitées par une globalisation impitoyable et insolente. Continuer la lecture

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Liberté de la presse: qui tue les journalistes au Honduras?

La visite qu’effectue actuellement le président du Honduras, Juan Orlando Hernandez, en Europe risque bien de passer inaperçue. Dans le contexte de guerre contre le djihadisme ou Ebola, la situation de ce petit pays d’Amérique centrale est largement gommée de l’agenda de l’information.
Et pourtant, le Honduras est un pays que de nombreux services de renseignements et d’agences internationales observent avec préoccupation. Comment ne pas s’intéresser à un pays qui enregistre le taux d’homicide le plus élevé au monde. En 2013, il s’établissait, selon les Nations Unies, à 90 homicides par 100.000 habitants, contre un taux de 1,6 en Belgique. Continuer la lecture

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Liberté de la presse: la Turquie dans la ligne de mire

La Turquie est depuis des mois au coeur de l’actualité internationale. Non seulement parce qu’elle borde deux des pays les plus convulsés du monde, la Syrie et l’Irak, mais aussi parce que son gouvernement est régulièrement accusé de vouloir imposer un régime autoritaire « à la Poutine », alors qu’il aspire à faire partie de l’Union européenne.

Le 18 septembre, le gouvernement turc, dont on disait qu’il s’était désintéressé de l’Europe, a présenté une nouvelle stratégie d’adhésion qui reflète le souhait de l’Establishment turc de renforcer ses alliances, au moment où les troubles régionaux et, en particulier, la montée de la menace djihadiste prennent une ampleur périlleuse.
Le 8 octobre, la Commission européenne rendra public son « rapport de progrès » sur la Turquie. Ce document fait le point sur le respect par les pays candidats de l’acquis communautaire, mais aussi des « critères de Copenhague », socle minimal des valeurs démocratiques de l’Union. Les textes sont presque prêts, nous dit-on, mais la rédaction finale pourrait encore être influencée par des derniers constats. Continuer la lecture

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“Je ne me décourage jamais”

Exposé dans l’ancien arsenal de Saint-Servan, en face du musée des Cap-Horniens à Saint-Malo, l’Ar Zénith, un Dundee breton de 21 mètres, fut le premier bateau civil français à rejoindre le général de Gaulle au lendemain de l’appel du 18 juin 1940. La poignée d’homme qui, ce jour-là, mirent le cap sur Plymouth appartiennent à la légende de la France libre. Leur pied de nez au « réalisme » et au conformisme ambiants constituèrent l’essence même de l’engagement résistant, de cette « aventure incertaine » qu’évoque si bien dans ses mémoires Claude Bourdet, l’un des principaux animateurs de la résistance et directeur du journal Combat.(1)
En ces moments où la France, tétanisée par la défaite, voyait dans le maréchal Pétain un sauveur, aucun bookmaker n’aurait osé parier sur ces « aventuriers », sur ces « marginaux », qui refusaient d’accepter « l’évidence » de la reddition et la « nécessité » de la soumission. La Résistance n’était pas encore à la mode. Alors que ces têtes brûlées larguaient les amarres et levaient les voiles pour l’Angleterre, ceux qui étaient « dans le vent » étaient pétainistes. Continuer la lecture

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Entre la terreur et la désespérance

L’exécution de James Foley et de Steven Sotloff a choqué la communauté internationale. Non seulement en raison de la brutalité hallucinée de leurs bourreaux, mais aussi parce que cet acte macabre est un symbole angoissant de l’ensauvagement du monde. Comme le fut la montée des totalitarismes dans les années Trente, en Europe et au Japon.
Les Cassandre qui avaient mis en garde contre l’euphorie de « la victoire de la liberté » après la chute du Mur de Berlin regrettent sans doute d’avoir eu raison. «Une grande partie des terres explorées sont redevenues inaccessibles, incontrôlées par des pouvoirs réguliers, hostiles à toute pénétration étrangère », écrivait Jean-Christophe Rufin en 1991 dans son livre L’Empire et les Nouveaux Barbares. En 1994, dans un livre très sombre et très mal-pensant, Robert Kaplan parlait, lui, de «L’anarchie qui vient ».
Comme ils l’avaient prédit, le monde se couvre de zones rouges où il est interdit d’entrer. Or, ces terres interdites n’appartiennent pas à la géographie du monde inutile. Les guerres qui s’y déroulent ne sont pas hors du temps. Le Moyen-Orient sur lequel l’Etat islamique plante son étendard noir est au coeur des enjeux politiques, économiques et civilisationnels mondiaux. Ces hordes aux idées archaïques sont terriblement modernes, dans la mesure où les djihadistes font peser des menaces immédiates et réelles sur des contrées stratégiques et sur nos propres sociétés. Impossible dès lors de s’en désintéresser, comme ce fut largement le cas lors des “sales guerres” africaines des années 1990 et 2000, de la Sierra Leone à la RDC. Continuer la lecture

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Sissi ? Non, deux fois non !

Les « vassaux » ne sont plus ce qu’ils étaient ! Alors que le président Moubarak, conscient des milliards de dollars qu’il recevait de ses commanditaires étrangers, veillait à ne pas trop les vexer, le général Sissi n’a pas hésité à ridiculiser les Etats-Unis. Lundi, au lendemain de la visite au Caire du secrétaire d’Etat John Kerry et de son annonce d’un dégel de l’aide militaire américaine, un magistrat égyptien, agissant bien sûr « en toute indépendance », a condamné à de lourdes peines de prison trois journalistes du service anglais de la chaîne de télévision qatarie Al-Jazeera.

Les réactions ont été immédiates et outrées. « Sept ans ? Un verdict scandaleux, une farce », a twitté la célèbre journaliste de CNN, Christiane Amanpour. « Une honte pour l’Egypte », a renchéri Joel Simon, directeur du Comité pour la protection des journalistes (CPJ, New York). Continuer la lecture

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