La liberté de la presse, clé du développement?

« Il ne peut pas y avoir de développement durable sans liberté ». Cette équation vertueuse sera au centre des débats lundi et mardi au siège de l’UNESCO à Paris, à l’occasion de la célébration de la Journée mondiale de la liberté de la presse. Aiguillonnés par des dizaines d’ONG, un certain nombre d’Etats cherchent en effet à inscrire dans les textes officiels des Nations unies l’idée que la liberté de la presse est un levier essentiel de la bonne gouvernance et donc d’un développement équitable et durable. La bataille porte en particulier sur l’agenda post 2015, c’est-à-dire sur l’actualisation des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD), la feuille de route censée guider les efforts de la communauté internationale pour éradiquer la pauvreté.

Cette coalition, formée essentiellement à ce jour de pays occidentaux et d’une poignée de pays du Sud, n’aura pas la tâche facile. Les « suspects habituels », la Chine et la Russie en tête, contestent ce « mélange des genres » et dénoncent une nouvelle tentative de l’Occident d’imposer son idéologie et ses normes au reste du monde. Les contrefeux sont déjà en place : un peu partout, des autocrates clament que le journalisme critique et indépendant est « contre le développement » parce qu’il perturbe ou discrédite des politiques gouvernementales qu’ils considèrent par définition comme éclairées. Continuer la lecture

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Un Prix Pulitzer “subversif”

Les espions de la National Security Agency étaient certainement au courant des nominations des Prix Pulitzer 2014, mais leurs grandes oreilles ont quand même dû tinter lundi soir lorsqu’ils ont appris que le Prix le plus prestigieux du journalisme américain, la « médaille du service public », était accordée au Washington Post et au Guardian.

La médaille du service public pour « une complicité de trahison » ? Les deux journaux ont été primés, en effet, pour leurs articles fondés sur les fuites de l’ex-collaborateur de la NSA, Edward Snowden, à propos du système de surveillance massive mis en place par l’agence américaine et son partenaire britannique, le GCHQ Government Communications Headquaters).

La polémique était inévitable, car le gouvernement et une partie de l’opinion ne considèrent pas le lanceur d’alertes comme un idéaliste, mais comme un « félon » qui a gravement compromis les intérêts des Etats-Unis. Elle rappelle celle qui éclata en 1972 lorsque les jurés du Pulitzer récompensèrent le New York Times et le Washington Post pour leur publication des Dossiers du Pentagone. Ces documents ultra-secrets avaient révélé les mensonges des administrations démocrates et républicaines lors de la guerre du Vietnam. Ils avaient aussi déterminé, et pour de longues années, les relations entre la presse et l’Etat, dans la mesure où la Cour suprême avait cautionné l’action des deux quotidiens et interdit la censure que voulait leur imposer l’administration Nixon. Continuer la lecture

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Rwanda : crime du silence et devoir d’informer

Il y a vingt ans, dans la nuit du 6 au 7 avril 1994, l’explosion au-dessus de Kigali de l’avion dans lequel voyageaient les présidents du Rwanda et du Burundi donnait le signal du déclenchement d’un génocide.

Pour la majorité de la presse internationale, cet événement fut une « surprise », comme peut l’être l’éruption soudaine d’un volcan. Et après le départ des expatriés, le génocide fut négligé, comme si l’assassinat de près d’un million d’êtres humains n’avait pas vraiment d’importance, dès lors qu’il se déroulait dans un pays « inutile » du bout du monde, de surcroît dans un pays dangereux dominé par des hordes d’assassins déterminés à « faire le travail » à huis clos.

Entre avril et juin, « il n’y eut jamais plus de 10 à 15 journalistes internationaux présents au Rwanda », écrit Lyndsey Hilsum, la célèbre journaliste de la chaîne britannique Channel Four. Il n’y eut qu’une seule vidéo montrant l’exécution du crime : celle d’un barrage hutu filmée le 18 avril par Nick Hughes, de la BBC. Continuer la lecture

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Conférence sur le génocide: deux minutes de plus, cruciales, essentielles

On a frôlé l’incident diplomatique hier au Palais d’Egmont, lors de la deuxième journée de la conférence sur la prévention des génocides  . Ou plutôt l’incident éthique.

Les ministres des Affaires étrangères avaient été courtoisement invités à ne pas dépasser 3 minutes dans leurs interventions et le modérateur imposait la règle avec fermeté. Jusqu’à faire sourire les participants, amusés par cette joute entre des ministres tentés de dépasser le temps imparti et un maître de cérémonies soucieux de respecter scrupuleusement l’ordre du jour.

Mais quand il appliqua cette règle à la ministre des Affaires étrangères du Rwanda, Louise Mushikiwabo, l’émoi saisit une partie de l’audience. Un silence oppressant pesa sur la salle. S’il y avait bien quelqu’un à qui cette règle ne pouvait pas être imposée, c’était bien à la représentante du pays ravagé il y a vingt ans par un génocide dont la commémoration avait justifié cette très importante conférence à  Bruxelles.

Heureusement, Didier Reynders intervint très vite et très habilement pour accorder à Mme Mushikiwabo quelques minutes de plus, afin qu’elle puisse terminer son exposé sur la genèse du génocide et, comme le souligne Colette Braeckman  dans Le Soir de ce mercredi, sur l’échec de la diplomatie internationale à tenir compte des avertissements et des alertes.

Le témoignage de la ministre rwandaise était essentiel, en effet, car le génocide rwandais, comme l’ont rappelé de nombreux intervenants lundi et mardi  aurait pu être « prévenu » si la communauté internationale avait voulu entendre. Les « deux minutes de plus » accordée par Didier Reynders ont sauvé la conférence d’un incident qui aurait pu injustement l’entacher, alors que, durant ces deux jours, elle avait réussi à rassembler une panoplie d’experts, de responsables politiques, de diplomates, de fonctionnaires internationaux et de représentants des ONG engagés dans la prévention du « crime des crimes ».

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Une autre Turquie est possible

L’interdiction de Twitter par le premier ministre islamo-conservateur turc Recep Tayyip Erdogan donne de prime abord une image très négative de la Turquie. Comment un pays qui ambitionne de jouer un rôle éminent en Europe et dans sa région, notamment au Proche-Orient, peut-il se permettre pareille attitude matamoresque et rétrograde ?

Or, on pourrait « lire » différemment ce qui est en train de se passer en Turquie. En dépit de l’appui massif dont continue à disposer Erdogan au sein des populations conservatrices musulmanes, en dépit de la volonté du premier ministre d’imposer de nouvelles normes sociales (lire à ce sujet l’excellent rapport de Marc Piérini, de Carnegie Europe), la répression des réseaux sociaux a aussi mis en exergue l’existence d’une société turque moderne, hyperbranchée, avide d’expression libre et d’Etat de droit, lassée par l’autoritarisme, le paternalisme, l’arbitraire et la corruption. Continuer la lecture

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« Le bruit des bottes et le silence des pantoufles »

Ils étaient des opposants, ils sont devenus des traîtres. Dans l’emballement nationaliste qui a saisi la Russie depuis l’éclatement de la crise en Ukraine, il y a encore moins de place aujourd’hui pour ceux qui contestent Vladimir Poutine. Les services de sécurité ne tolèrent aucune protestation, la censure frappe plus durement encore les rares journalistes dissonants. Et une large partie de la population se tait, acquiesce ou applaudit.

Le nationalisme est le recours habituel des régimes contestés. Il permet de retrouver une légitimité, de resserrer les rangs et, surtout, de disqualifier les opposants. En annexant la Crimée, Vladimir Poutine a suivi les traces des généraux argentins qui, le 2 avril 1982, lancèrent leurs troupes à la reconquête des îles Malouines « occupées » par la Grande Bretagne. Ce jour-là, à Buenos Aires, les militants des droits de l’homme qui avaient dénoncé la dictature se retrouvèrent vilipendés pour leur manque d’enthousiasme patriotique. Ce jour-là aussi, certains opposants, emportés par un chauvinisme pavlovien, se mirent à applaudir les soudards qui les avaient pourchassés et torturés. Continuer la lecture

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Vladimir Poutine, que la paix soit avec vous

La réponse de Vladimir Poutine à la crise ukrainienne apparaît terriblement surréaliste en cette année où le monde commémore le centenaire du déclenchement de la Première Guerre mondiale. Comment expliquer qu’un chef d’Etat dont la nation s’effondra en 1917 n’ait tiré aucune leçon des arrogances matamoresques et des emballements dantesques qui, il y a un siècle, conduisirent l’Europe sur la voie de l’ensauvagement et de la guerre totale ?

Sans doute croit-il mener une fine partie d’échecs, alors qu’il joue dangereusement à la roulette russe. Sans doute ses conseillers l’ont-ils convaincu que ni l’Union européenne ni les Etats-Unis ne voudront « mourir pour Kiev », comme à la fin des années Trente, aucune démocratie ne voulait « mourir pour Dantzig » ou pour l’Espagne. Mais l’histoire, si lourde, si tragique, nous rappelle que les calculs prétendument les plus sophistiqués peuvent se transformer en des lancers de dés hasardeux. Certes, rien n’est joué, le barillet continue de tourner, mais si le pire n’est jamais sûr, le monde est incontestablement devenu l’otage d’une politique du pire. Continuer la lecture

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L’honneur du fossoyeur ou “les invisibles de l’info”

Fin novembre 1963, alors que l’Amérique était sous le choc de l’assassinat de John Kennedy, le journaliste Jimmy Breslin se demandait comment il allait couvrir les funérailles du Président. Difficile de faire entendre une voix particulière au milieu d’une cérémonie qui allait être suivie par des milliers de journalistes.

Ce chroniqueur du New York Herald Tribune eut alors l’idée de parler au fossoyeur à qui avait été confiée la tâche de creuser la tombe du Président. En donnant la parole à Clifton Pollard, modeste employé du cimetière national d’Arlingon, Jimmy Breslin rédigea un chef-d’oeuvre. Par petites touches impressionnistes, en décrivant le bacon and eggs préparé par l’épouse du fossoyeur, en écoutant ce dernier raconter comment il avait pelleté la terre, il fit de son article une ode patriotique, un puissant hommage à un pays en deuil, soudé et grandi par la douleur. Un pays où tous les citoyens, de la veuve du Président à un ouvrier de cimetière, étaient appelés à accomplir, simplement, consciencieusement, fièrement, leur devoir. Continuer la lecture

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Ces Etats qui hyperpolitisent le sport

Sotchi 2014. Place au sport ! Place au spectacle ! La politique hors-jeu ! A chaque ouverture d’un grand événement sportif dans des pays autoritaires, les mêmes polémiques resurgissent. Les sportifs appellent à la trêve pour « libérer les pistes » et laisser toute la place aux exploits des athlètes. « Cessez de mélanger le sport et la politique », lancent-ils, excédés, aux associations qui protestent contre la nature politique du pays amphitryon.  

Et pourtant, « la séparation du sport et de la politique est une illusion » : lorsque, en octobre dernier à Aarhus, le professeur James Dorsey asséna ce postulat lors de la séance de clôture de Play The Game, personne dans la salle n’aurait eu l’idée de le contredire. Ni les journalistes spécialisés, ni les représentants des Etats, ni les plus hauts responsables des fédérations sportives et des comités olympiques. « Car on ne peut pas contredire une évidence », nous murmurait à l’oreille un des organisateurs de ce rendez-vous mondial du journalisme sportif.  Continuer la lecture

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Les libertés, le pont indispensable entre la Turquie et l’Union européenne

Le Premier ministre Erdogan était à Bruxelles cette semaine et il n’a pas dû apprécier les remarques que lui ont adressées des responsables européens échaudés par ses dernières mesures de remaniement de la police et de la justice, dans le contexte de révélations embarrassantes sur des affaires de corruption.

Mais il y a quelque chose d’étrange dans la manière dont l’Union européenne aborde la Turquie. Normalement, quand un pays « se comporte mal » et la Turquie d’Erdogan s’est « mal comportée » ces derniers mois, les Etats démocratiques ont plutôt tendance à se « désengager » pour marquer leur déplaisir. Or, depuis que les autorités d’Ankara ont incarcéré des dizaines de journalistes jusqu’à acquérir le titre peu enviable de plus grand geôlier mondial de la presse décerné par le Comité pour la Protection des Journalistes, depuis qu’elles ont réprimé sans ménagement les manifestants de la Place Taksim, depuis qu’elles ont vigoureusement déplacé les policiers et les magistrats fouinant dans des affaires de corruption, les responsables de l’Union européenne n’ont eu de cesse de répéter qu’il fallait “s’engager davantage avec la Turquie“. Illogique ? Continuer la lecture

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