Douze victimes de violences sexuelles en 3 mois dont une femme enceinte et 2 tentatives de viol. Elles sont sûrement bien plus nombreuses que le nombre de patientes qui se présentent au centre de santé pour les femmes. Peur d’être blâmées par la communauté, peur d’être rejetées… Mieux vaut ne pas se dévoiler !
Si l’on compare à d’autres projets MSF de prise en charge des victimes de violences sexuelles, le nombre de patientes que nous suivons actuellement à Kebkabyia est bien faible!
C’est sûr, toutes les victimes de violences sexuelles ne viennent pas au centre. Et pourtant ! Ce n’est pas faute de tisser un réseau d’informations grâce notamment à des formations sur les violences sexuelles et aux services que nous offrons à tous les acteurs concernés par la problématique: ONG, leaders de la communauté, visites à domicile faites par nos « home visitors » , etc. Nos « home visitors » ont été formés pour accompagner les victimes si elles le désirent jusqu’à notre centre et faire un suivi à domicile adéquat pour les patientes qui le désirent.
Après deux mois d’informations intensives, les communautés savent quoi faire, où aller en cas de violences sexuelles. Et pourtant, quand on écoute les leaders féminines des communautés lors des séances d’informations, elles nous confirment que beaucoup de femmes ne se dévoilent pas et ne viennent pas au centre.
Difficile de lutter contre une société qui blâme les victimes d’actes de violence pour lesquelles elles ne sont aucunement responsables: un second viol moral que les membres de la communauté infligent aux victimes! Si la communauté apprend qu’une jeune femme non mariée s’est faite violer, ses chances de trouver un mari sont réduites à zéro. Un enfant illégitime issu d’un viol, pire encore ! Avant que quelqu’un ne l’apprenne dans la famille, dans l’entourage, mieux vaut avorter clandestinement. La nouvelle d’un viol se répand comme le vent dans les quartiers, et la personne violée devient rapidement objet de toutes les curiosités, objet de honte pour certaines familles, etc. Toutes ces raisons poussent les victimes de violences sexuelles à ne dévoiler à personne ce qu’elles ont vécu et à tenter de continuer leur vie tant bien que mal.
A notre niveau, on fait de notre mieux pour expliquer aux communautés comment réagir si elles rencontrent une victime, comment éviter toute discrimination en garantissant toute confidentialité! Peu de patientes, c’est vrai. Mais 90% d’entre elles n’ont pas manqué une consultation de suivi!
Françoise Bocken
