C’était un faux Cheik!

L’histoire commence il y a quelques mois. Apres de savants calculs, je propose d’engager cinq nouveaux home visiteurs pour travailler dans les zones non couvertes par notre équipe actuelle. La proposition est acceptée.  

 

Un home visiteur couvre en général une population de 1500 habitants. A Kebkabiya: 34 homes visiteurs pour 65000 habitants. Le calcul est vite fait: on est en manque de personnel! Au programme depuis plusieurs mois: recruter cinq nouveaux home visiteurs pour couvrir toute la ville de Kebkabyia…


Je me renseigne pour savoir comment on recrute des homes visiteurs en respectant les coutumes locales vu les critères de sélection un peu particuliers! Passant tout leur temps de maison en maison, tout bon home visiteur doit vivre dans la zone où il va travailler, être reconnu et accepté par la population, et parler la langue locale.

Sur les conseils de nos collègues, nous décidons avec l’administration de demander aux autorités locales (cheiks = chefs de quartier) de nous identifier quelques candidats correspondant a nos critères. L’affaire est rondement menée: une petite réunion où l’on explique aux cheiks notre requête, ils nous promettent de faire de leur mieux pour nous sélectionner leurs meilleurs candidats: on est plutôt contents!

Deux jours plus tard, un sheik absent lors de notre fameuse réunion se présente au bureau: il n’a pas été invité a notre réunion. Un faux cheik l’a représenté, nous affirme-t-il en brandissant un papier certifiant qu’il est le responsable légal de la zone! Les mensonges commencent et les problèmes aussi! Afin de clarifier la situation, notre responsable administratif part chercher la liste légale des responsables locaux à la commune: sur cinq personnes qui se sont présentées à notre réunion comme responsables de quartier, deux sont faux!… Inutile de vous préciser que les candidats proposés par les faux sheiks retracent leur famille proche: filles, fils, neveux, nièces… Un cheik a même envoyé son propre dossier! Quand il s’agit d’embauche, la solidarité familiale prend le dessus sur des critères objectifs de sélection.

Apres deux semaines sans résultat, second round: recrutement ouvert a toute la population cette fois! Critère décisif: vivre dans le quartier. Apres tests oraux et écrits, cinq candidats sont retenus.

Le lendemain des résultats, une femme arrive au bureau: “la candidate que vous avez sélectionnée pour cette zone vous a menti: elle n’habite pas dans ce quartier, c’est ma voisine”, dit-elle en pointant du doigt sa maison depuis l’entrée du bureau!

La fameuse candidate appelée au bureau, nous explique que sa maison s’est écroulée pendant la saison des pluies et du coup elle vit temporairement dans un autre quartier. Son mari est mort pendant la guerre et maintenant elle vit avec un autre. Elle me prend la main, m’émeut… Elle ferait tout pour garder ce job. On reste de marbre: manque d’honnêteté avant d’être engagée, pas de contrat signé!
Un tissu de mensonges; une image éloquente de ce que certains habitants de Kebkabiya sont prêts a faire pour tenter de joindre les deux bouts!

Françoise Bocken

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