Le Moine et l’Insurgé

Par Martial Ledecq, chirurgien à Batafango, République centrafricaine.

Ce matin, sur la route poussiéreuse et rouge qui descend de la maison à l’hôpital de Batangafo, en République centrafricaine, je suis un homme, frêle comme un insecte, qui porte une houe sur l’épaule, une chemise crasseuse et un trou ridicule dans le pantalon.

Je le dépasse, arrive à sa hauteur et le salue.

- Bonjour, mon docteur !

Et après un moment d’hésitation :

- Y a pas des biscuits, papa ?

Je n’ai jamais vu cet homme dont le salut me réveille pour de bon.

Entendre d’un adulte la même question que ces dizaines d’enfants rieurs vous adressent si souvent sur le chemin, donne brutalement à cette interrogation une couleur pathétique.

Tout est fracture entre nous. Je n’ai pas de biscuits en poche, seulement une clé USB sur laquelle j’ai enregistré l’exposé “PowerPoint” destiné aux médecins centrafricains cet après-midi. Je n’ai pas faim et pas de trou dans le pantalon.

Je ne connaîtrai pas non plus son histoire puisque après un petit – Désolé, je n’ai rien sur moi -, j’ai pressé le pas.

Nous sommes à des années lumière l’un de l’autre et pourtant sur le même chemin. Peut-être fait- il partie de ces milliers de paysans du nord-ouest qui ont vu leur maison incendiée près d’ici, ont été rançonnés par les rebelles, ont subi les représailles et les exactions de l’armée, et finalement ont été dépouillés par quelques bandits de grand chemin. Je ne veux pas m’étendre ici sur les mécanismes internes de la clochardisation totale de la population du nord-ouest. Simplement dire une fois de plus la fracture intenable entre eux et nous.

Comment réparer cette dislocation qui défigure notre monde ? (En 2006, 854 millions de personnes – un homme sur six – ont été sous-alimentées. World Food Report. FAO 2006)

Deux options se présentent: l’insurgé qui ouvre pour une transformation par l’extérieur, une réorganisation radicale, au besoin violente, de la production et de la distribution des biens, et le moine qui table sur une transformation intérieure qui fera s’épanouir la compassion universelle.

On a déjà tout essayé en vain. Entre révolution collective et conversion personnelle, y a-t-il une place pour une troisième voie ?

Pour ma part, je garde un faible pour le moine et celui qui a écrit cette phrase sublime et évidente à la fois: “Toute la spiritualité du monde tient dans le geste de donner à manger à celui qui a faim.”

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Une réponse à Le Moine et l’Insurgé

  1. Suzanne dit :

    Bonjour,
    entre le moine et l’insurgé.. oui, sans doute.. si le sentiment de simple justice, pour autant que tous et toutes puissent donner à cet mot une même définition et un sens commun .., si ce sentiment pouvait un jour prédominer.. peut-être connaîtrions-nous un monde différent..
    Bravo pour votre action, pour votre engagement.

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