Haïti a “grandgout”

Par Benoît  Degryse, psychologue à Port-au-Prince (Haïti)

J’écoute Cat Power. Merci I-tunes ! « Nude as the news ». Et les nouvelles brutes du jour – le flash dirions-nous – ont de quoi assommer ! Ces dernières semaines, l’actualité avait déjà été fort mouvementée dans une grande partie du monde  Plus précisément, dans cette partie de l’hémisphère Sud qui tente de s’en sortir avec environ 1 dollar par jour. La hausse des prix pétroliers qui nous amène parfois à lâcher quelques jurons se révèle encore plus catastrophique ici. Car Haïti a “grandgout” (grand faim).

Après quelques manifestations contre l’augmentation du prix des denrées alimentaires la semaine dernière, aux Cayes, une ville située à l’ouest du pays, la vague de protestation a gagné la capitale.  Selon les rumeurs, les manifestations pullulent comme des tiques ici, tandis que les manifestants s’accrochent.  

C’est fou comme quelques pneus en feu peuvent influencer l’ambiance d’une manifestation, ou, dans notre cas, inverser le cours des choses. Martissant 25, où nous travaillons, se situe juste à côté d’une route principale qui relie la zone ouest de Port-au-Prince, Carrefour, et la ville. Il est tacitement admis que cette artère doit battre au rythme des milliards de tap-taps (ces petits bus publics aux couleurs vives), de mobs et des marchands, sans compter un tas de marchands ambulants. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Aujourd’hui, le cœur du quartier ne bat plus, les autos sont la cible de tirs et des pierres sont lancées à l’aveugle sur les patients. 

Les résultats nous arrivent. Quitte à courir le risque, avec ce deuxième post, de voir mon blog catalogué de blog dramatisant, je dois vous avouer qu’il faut avoir le cœur bien accroché quand il faut annoncer à un père le décès de son fils.

Le bureau de la coordination se trouve à une dizaine de mètres des urgences, mais malgré cela, on remarque rapidement l’arrivée de cas critiques. Notre équipe étant expérimentée, les signaux même discrets sont évocateurs. Un médecin à qui l’on dit subtilement quelque chose et qui prend la direction des urgences juste après ce petit mot. Ou alors des brancardiers qui accélèrent le rythme.

Comme il s’agit de ma première mission au sein d’un service d’urgence, ce service exerce sur moi un bizarre sentiment d’attraction. En partie par curiosité, en partie pour savoir pour qui nous travaillons et en partie aussi sans doute pour être utile, je me rends à ce moment directement aux urgences. C’est la volonté d’être utile aujourd’hui qui m’a fait bouger. 

En tout cas, le psychologue devra bien se résoudre à annoncer la triste nouvelle à la famille. Comme les transports publics sont à l’arrêt aujourd’hui, j’ai déjà raccompagné chez eux mes collègues haïtiens, dans le véhicule de MSF. Nous sommes incroyablement respectés ici, et c’était donc la solution la plus sûre pour nos collègues. J’ai été fort surpris de voir le père de la victime apprendre la mauvaise nouvelle avec une certaine indifférence. Il a levé les épaules, déplorant ne pas avoir assez d’argent pour faire transporter son fils à la morgue. C’est aussi la réalité de cette population qui s’est déjà habituée à beaucoup trop de choses !  

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Une réponse à Haïti a “grandgout”

  1. jielbie dit :

    on dit “grangou”
    ne francisons pas à outrance cette langue créole

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