Il y a presque 3 mois, le 2 mai, le cyclone Nargis a frappé le Myanmar en dévastant des communautés entières et en détruisant plusieurs milliers de vies humaines. Tandis que le sujet disparaît de l’agenda des médias, le combat quotidien pour la survie continue dans la région la plus touchée du delta de l’Irrawaddy. Sophie Scott a visité les équipes de MSF qui mènent les opérations de secours sur place. Voici son témoignage.
© Eyal Warshawski
En quittant Yangon, on voit des traces du cyclone Nargis, mais elles ne sautent pas aux yeux. Après un virage à gauche, nous tombons directement sur un premier barrage de la police militaire. Nous roulons sur la route principale qui mène vers la région du delta et la police a des instructions strictes interdisant de laisser voyager les étrangers qui n’ont pas de papiers en règle. Mes papiers sont examinés attentivement, mais tout est en ordre.
Nous continuons d’avancer tranquillement et arrivons bientôt à la fin de la route pavée. La campagne environnante est idyllique, avec des rizières verdoyantes, labourées par des buffles, à perte de vue. Les maisons sont généralement construites sur de petits pilotis et j’imagine que la vie n’a guère changé ici depuis plusieurs siècles à bien des égards. Voilà ce qu’on me dit sans cesse en parlant du Myanmar : rien n’y change jamais. Ceux qui ont visité le pays il y a 15 ans disent qu’il est resté exactement le même à de nombreux égards – entrer au Myanmar, c’est comme remonter dans le temps. Les téléphones portables sont réservés aux riches ; une carte SIM coûte 2000 $, ce qui signifie que la révolution de masse du téléphone portable, qui a touché les quatre coins de la planète, n’a pas encore démarré ici. L’utilisation de l‘Internet est limitée et les ordinateurs personnels restent inaccessibles pour la plupart des habitants. De vieilles voitures parcourent les routes dans un bruit de ferraille, les gens se font prendre en stop sur le toit des camions ou s’accrochent à la benne des pick-up. Les cyclopousses font la chasse aux clients – les motos sont simplement trop chères à l’achat et à l’utilisation, avec l’essence à 5 dollars le litre. Il est tentant d’idéaliser le manque de modernité, mais je suis extrêmement consciente du fait que la très grande majorité de ces gens sont simplement trop pauvres pour pouvoir se permettre le moindre luxe moderne.
En cours de route, kilomètre après kilomètre, les dégâts causés par le cyclone se font de plus en plus visibles. De tous les côtés, j’aperçois des arbres renversés, des bâches en plastique bleu à la place des toits, des poteaux télégraphiques cassés et des stoupas – monuments désignant un lieu bouddhiste sacré ou saint – courbées. Le bord de la route est une véritable ruche – l’air résonne du bruit des marteaux et les gens réparent les poteaux télégraphiques partout. Nous dépassons un camion gouvernemental qui transporte de l’équipement agricole pour des personnes qui ont tout perdu avec le cyclone. J’apprendrai plus tard que ceux qui reçoivent du matériel sont supposés en rembourser le prix dans les trois ans.
De l’eau, rien que de l’eau
Après avoir passé Pyapon, nous entrons visiblement dans le delta proprement dit. La route n’est plus guère qu’un chemin de terre parsemé de nids-de-poule. De part et d’autre, les gens vivent à côté de l’eau, avec l’eau et sur l’eau. Il est évident que la route n’est pas la voie de transport principale – la plupart des gens circulent en pirogue sur les cours d’eau étroits. Finalement, nous traversons un pont et j’aperçois quelques bateaux submergés dans les rivières. Nous sommes arrivés à Bogale, l’une des villes les plus touchées et porte d’accès à l’une des zones les plus gravement dévastées du delta. Dans le bidonville situé en périphérie, tous les toits des maisons ont été recouverts de bâches. En pénétrant plus loin dans la ville, les bâtiments plus grands et mieux construits sont tous en cours de réparation ou couverts de toits de tôle ondulée flambant neufs. Il est évident que cette ville a été gravement endommagée.
Nous arrivons à la maison où MSF est basée et Rosa, la coordinatrice des urgences, me met au courant. Rosa est une vétérante avec 12 années d’expérience sur le terrain et travaille dans l’équipe des urgences depuis deux ans. Au cours de cette période, elle a vu des guerres, des inondations et des tremblements de terre et est endurcie à la plupart des dégâts que peuvent causer les forces humaines ou naturelles.
Je lui demande faire la comparaison entre ce cyclone et d’autres catastrophes. « Il n’y a rien de comparable à tout ce que j’ai pu voir auparavant. Le cyclone est arrivé il y a plus de six semaines et nous trouvons toujours des gens qui n’ont guère été aidés. Nous avons vu un endroit où la seule trace du village était une statue de Bouddha. Je ne sais pas comment ils s’en remettront un jour. Nous avons trouvé des endroits où de nombreux hommes, ainsi que quelques filles adolescentes en bonne condition physique, ont été assez résistants pour survivre en nageant, mais il ne reste aucune autre femme. »
Evitez le poisson
Je vais dîner avec Akemi, une infirmière japonaise, qui me raconte ce qu’elle a vu. Dans un des villages qu’elle a visités, le seul enfant survivant était un garçon de dix ans. Il est le seul représentant de la jeune génération dans un village sans autres enfants.
Je propose de manger du poisson pour dîner. Akemi fait non de la tête et me raconte qu’elle évite le poisson. « De nombreux cadavres sont morts depuis six semaines. J’ai vu d’innombrables ossements humains complètement nettoyés. En vidant le poisson qu’elle venait d’attraper, cette personne a trouvé un doigt d’homme dans l’estomac. Je déconseille le poisson. »
Le lendemain matin je me rends sur la rive animée de la rivière. Des boites de MSF sont chargées sur un canot pneumatique et l’équipe se prépare à partir. Nous filons entre les canoës et les bateaux de pêche loués par les ONG et je suis frappée par l’impression extraordinaire que doivent faire les opérations de secours sur la population locale dans une région où certains n’avaient jamais eu accès au téléphone ou à l’électricité avant le cyclone. Aujourd’hui, hélicoptères, hors-bord et Européens à la peau claire sont tous descendus sur la porte d’accès somnolente du delta, où les habitants vivent de leur production – tout comme leurs ancêtres – depuis des temps immémoriaux.
Nous nous éloignons de la rive pour nous diriger vers Pae da Gaew, où nous avons installé une deuxième base plus au sud. Il commence à pleuvoir et le cuisinier propose de nous préparer un déjeuner. Nous nous installons pour manger le ragoût chaud, en parlant de la vie à bord du bateau avec l’équipage. La conversation revient rapidement au cyclone. Ces hommes viennent tous de villages de la région la plus touchée. Chacun d’entre eux a perdu des membres de sa famille et des amis. Le cuisinier nous raconte qu’il a perdu toute sa famille – il a rapidement été séparé de sa femme et de son fils de 12 ans. Il a réussi à attraper son fils de deux ans et à rester à flot en s’accrochant à un morceau de bois. Ils sont restés accrochés l’un à l’autre pendant plusieurs heures, mais un gros coup de vent a ensuite emporté l’enfant et il est resté seul.
Ecosystème bouleversé
Nous quittons le bateau et nous empruntons un canal latéral pour nous rendre dans l’une des régions les plus dévastées de notre zone d’activité. Toute la région a été inondée par la tempête et j’aperçois des herbes prises dans les branches des arbres jusqu’à trois mètres de hauteur. Nous accostons à un petit embarcadère et nous marchons vers l’équipe de MSF qui nettoie les étangs. Il y a deux saisons dans le delta – la saison des pluies et la saison sèche. Pour avoir de l’eau propre, les gens ont creusé de grands bassins, qui se remplissent d’eau de pluie pendant la saison humide. L’eau reste propre et le système permet à la population de disposer d’eau potable en suffisance pendant toute l’année. Le problème est que l’eau de mer a inondé toute cette région. Après le retrait des eaux, les étangs sont restés remplis de sel et l’eau est devenue trop salée pour être bue. Aujourd’hui, la saison des pluies est arrivée et les gens peuvent récolter de l’eau de pluie, mais il est difficile de nettoyer les étangs assez vite pour qu’ils puissent à nouveau se remplir avant la saison sèche. La seule solution est de pomper pour évacuer toute l’eau sale – une tâche laborieuse, mais essentielle pour permettre aux habitants de survivre dans le delta pendant la prochaine saison sèche. Le problème de l’eau salée a aussi un impact sur la nourriture des populations. Une bonne partie des terres cultivées dans le delta sont occupées par des rizières. Le riz cultivé dans cette région résiste un peu au sel, mais les concentrations actuelles sont beaucoup trop élevées pour permettre à la récolte de pousser avant la prochaine saison. Dans une économie agricole de subsistance, il est essentiel de prévoir l’impact de l’inondation sur l’écosystème.
Ces personnes ont survécu à la pire tempête de mémoire d’homme, mais ils ont besoin de solutions à long terme, assurant aux habitants la possibilité de se remettre et de reprendre leur mode de vie antérieur. Ce mode de vie n’est pas seulement essentiel pour leur survie, mais aussi pour la préservation du sens de la normalité. Un autre projet de MSF a démarré une école dans un camp pour personnes déplacées. L’éducation de base est une manière de remettre les enfants dans une routine et d’assurer qu’ils ne prennent pas de retard. L’équipe avait prévu l’arrivée de 150 enfants le premier jour, mais elle a dû en accueillir 500, ce qui montre à quel point les habitants sont impatients de retourner à leur vie quotidienne. Sont également prévues la création d’un service d’aide psychologique et la distribution à tous les enfants de biscuits à haute teneur énergétique pour le petit-déjeuner, dans l’espoir d’éviter le risque de sous-alimentation, qui est un danger très réel.
Nous apercevons un drapeau MSF sur un des bateaux en pleine distribution. Nous nous rapprochons et grimpons sur l’embarcadère, où on nous demande de retirer nos chaussures avant de mettre pied à terre.
La distribution est effectuée par l’intermédiaire du monastère local, qui est un lieu de distribution habituel pour les équipes. Avant le cyclone, les monastères formaient la base du tissu social de la société. L’instruction passe en grande partie par les monastères et les moines ont tendance à occuper une position élevée au sein de la communauté. Dans ce cas-ci, les familles sont réunies dans une des dépendances du monastère et le moine supérieur surveille les consultations médicales. Des enfants de moins de cinq ans sont pesés et mesurés et on mesure aussi la circonférence de leur bras supérieur pour vérifier le degré de sous-alimentation. Les enfants à risque seront renvoyés avec un aliment thérapeutique prêt à manger appelé Plumpy Nut – une pâte de cacahuètes sucrée qui contient toutes les vitamines et minéraux imaginables qui pourraient manquer dans l’alimentation quotidienne des enfants. Le manque de ces nutriments essentiels entraînera des problèmes de santé à long terme et la sous-alimentation est une préoccupation importante, une grande partie des récoltes de cette année ayant été détruite. Tous les autres enfants, femmes enceintes et femmes allaitantes reçoivent des biscuits à haute teneur énergétique. Il est épatant de voir la distribution en action et de constater que cet énorme effort commun fait une réelle différence pour les populations. Les personnes qui se trouvent ici sont des survivants, mais leur vie sera beaucoup plus dure sans logement de base, sans alimentation et sans eau potable.
Lorsque nous partons, de nombreuses personnes se rassemblent sur la jetée pour dire au revoir. Un homme s’approche de moi et me parle en birman. Un membre du personnel national traduit : « Merci beaucoup d’être venue de votre pays pour nous aider. Nous apprécions beaucoup votre aide. Le cyclone nous a tout pris et nous devons reconstruire nos vies. Merci pour votre aide. » Je sais que ma part n’a été qu’un petit rouage dans la grande machine et qu’il y a tant de travailleurs médicaux, logistiques et ingénieurs eau/hygiène qui font tellement plus que moi, mais c’est très agréable à entendre.
© photos de Michel Peremans
