Kiss

Par Vincent Lambert, infirmier et responsable cliniques mobiles en RDC.

rdc-vincent_lambert.jpgVincent a quitté sa terre natale belge pour s’envoler vers la République Démocratique du Congo. Plus exactement à Masisi, situé dans le Kivu, à 80 km de Goma. Cet infirmier spécialisé dans les urgences qui travaille en temps normal aux Cliniques universitaires Saint-Luc a deux mois pour mettre en place tout un système de cliniques mobiles aux alentours de la localité. Pour ce faire, rien de tel que d’étudier scrupuleusement les habitudes de déplacements des véhicules MSF. Et dans ce cadre, il y a un inévitable: le Kiss. C’est un peu de douceur sur des pistes rocailleuses…

Kiss : action MSFienne consistant en la rencontre à équidistance de deux véhicules issus de lieux opposés et permettant une échange de ressources humaines, matérielles et alimentaires tout en évitant une trop longue distance parcourue par chacun des intervenants.

Ça y est, je suis prêt ! Masisi m’attend. 08h30, la voiture démarre. Elle est chargée. Le coffre et les sièges regorgent de denrées alimentaires. Goma étant notre base d’appui et notre centre de ravitaillement, c’est normal. Je me trouve à l’arrière de véhicule ou une petite place est aménagée, entre des salades, tomates, légumes et sacs de fruits. Sur mes genoux, un gâteau spécialement préparé par le cuisinier pour l’équipe des collines trouve sa place. Difficile de résister à l’envie de le grignoter un petit peu. J’y arrive tout de même ! Le logisticien m’accompagne, par mesure de sécurité, comme pour tout autre “kiss”. Le point de rencontre avec l’autre voiture en provenance de Masisi sera Bihambwe, petite localité située à mi-chemin. La piste est grandiose. Les collines majestueuses. Les vaches grassouillettes et l’herbe d’un vert intense. C’est enivrant. La route, toujours à flanc de montagnes, nous offre une vue magnifique sur de nombreuses vallées herbeuses ou chargées de végétations diverses. Un impression de richesse naturelle s’en dégage. Tout semble pousser dans ce coin du monde. Des arbres, des fougères, diverses plantes. La terre est cultivée par endroits, majoritairement par des femmes. Ailleurs, de grands troupeaux de bovidés broutent inlassablement l’herbe grasse sur d’immenses étendues. Je suis conquis, charmé face à autant de beauté naturelle.

Les heures passent et sans encombres, nous arrivons. L’équipe de Masisi est déjà présente. Notre voiture s’arrête, face à sa “jumelle”, créant symboliquement l’image d’un “kiss”. Tout est donc pensé ! Je descends. Mes nouveaux collègues me saluent. Ainsi que d’autres, qui eux terminent aujourd’hui leur mission. Juste le temps dune salutation… d’un baiser. Les denrées alimentaires changent de véhicules, les expatriés aussi. J’embarque maintenant avec la logisticienne du projet, présente comme toujours, lors de cette transhumance. Quelques règes de sécurité me sont dictées. “Garde ton argent à proximité, afin de le sortir rapidement et retire la carte de ton téléphone” me lance ma nouvelle collègue italienne. Je comprends sa demande. En effet, entre Bihambwe et Masisi, différentes forces armées en conflits se dressent. Entre elles, une zone tampon. Elle est la moins sécurisée car complètement livrée à elle-même. Du coup, des bandits y sévissent.

Le trajet se déroule sans encombre, si ce n’est quelques heures d’attente sur le bord de la route le temps de désembourber un camion bloquant l’accès à la route. Mais finalement, en fin d’après-midi, j’arrive à Masisi content, fourbu et ivre de paysage.

Il est 06h30 du matin et grand temps pour moi de sortir du lit car l’activité humaine est visiblement déjà bien entamée, à en croire les bruits environnants. Il est vrai que la population, vivant sans électricité, se couche et se lève avec les poules. Le soleil se levant vers 05h30 et se couchant aux alentours de 17h30, les gens commencent tôt leurs diverses activités. Tout comme moi !

Et justement, je dois  me rendre à Bukombo, lieu répertorié comme indispensable dans la “tournée” de la clinique mobile, au vu de l’absence complète de structures de santé. Une employée locale doit s’y rendre aujourd’hui. Son objectif: rencontrer des mamans, issus de différentes collines environnantes, formées à une première prise en charge des femmes victimes de violences sexuelles. Bien évidemment, le rôle de celles-ci consiste uniquement à encourager les victimes à se rendre à une structure de santé efficace et de nous communiquer le nombre de victimes identifiées(nouveaux et anciens cas). Plus vite les plaies et traumatismes physiques et mentaux sont identifiés et soulagés, meilleure est la guérison !

Je suis dans la voiture. La route, ouplutôt une piste mal entretenue, est chaotique. Un pont retient mon attention. Il est tout pourri. Les planches cassent sous mon poids ! Nous sommes obligés, afin de passer, de le reconsolider avec des planches Il devra être reconstruit, c’est une évidence. Surtout si nous devons nous y rendre chaque semaine pour la clinique mobile.

 J’assiste quelques minutes à la supervision des “mamans conseillères” par ma collègue congolaise. Elle a de la classe, de l’autorité et est pleine de volonté. Je suis impressionné. Après une grosse demi-heure, je circule dans la localité rencontre les autorités locales et me dirige vers un endroit ou la clinique mobile pourrait s’implanter. Il s’agit de deux locaux, aux abords d’une école primaire. L’espace est propre et grand. Il me convient. Je prends donc contact avec le directeur de l’établissement scolaire afin d’obtenir son autorisation à bénéficier de ce magnifique deux pièces. Il accepte immédiatement, heureux d’aider à amener des soins de santé dans cette zone du pays.

Après une bonne heure de route, nous revoilà tous à Masisi. Immédiatement je transmets les informations concernant le pont à mes collègues de la logistique et je m’attelle à la mise en route de mon projet. Il y tant à faire ! Des protocoles à réactualiser à l’engagements du personnel en passant par la création de la pharmacie, des contrats, des fiches de payements… Quel challenge !

21h30. Je me couche. Crevé après cetteremière journée intense et riche. Ma tête déborde d’idées à implémenter pour un bon démarrage de ce magnifique projet qui m’est confié. 21h34, je me retrouve, par terre, à ramper sur le sol, en direction du couloir. Une rafale vient de me propulser immédiatement à terre. “Et merde” ai-je crié en m’exécutant. Cela est si proche. Takatakata… en voilà une deuxième. ” Je demande alors à ma collègue, responsable de la sécurité, elle-même, à quatre pattes dans le couloir “Mais bon sang, que se passe-t-il ici ?”. “Aucune idée” me rétorque-t-elle. Prudemment nous sortons du bâtiment, entourés de tous mes colocataires. Les gardiens nous rejoignent. Après deux heures d’attente et d’informations contradictoires, nous apprenons qu’il s’agit de  voleurs. Ils sont entrés dans la maison voisine, qui abrite un petit commerce où seuls des beignets sont vendus et ont tiré sur le vendeur qui revenait chercher quelque chose et les a donc surpris. Il est immédiatement conduit à l’hôpital soutenu par MSF, où les premiers soins sont réalisés. Petit à petit, le calme revient dans la “ville” et vers minuit nous nous recouchons tous. Mais difficile de dormir. Tous nos réflexes sont aux aguets et le moindre bruit nous réveil.

J’ai passé les deux derniers jours suivants au bureau, à rédiger différents documents préparatoires. Mais demain, j’ai la possibilité de me rendre à Bihambwe, autre lieu possible pour la clinique mobile. Cette petite bourgade est celle ou nos voitures se rencontrent lors d’un “kiss”. Je me joindrai donc à eux, par sécurité et économie de voiture

Cette entrée a été publiée dans RDCongo, infirmier, urgences. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>