Par Vincent Lambert, infirmier et responsable des cliniques mobiles à Masisi, RDC.
Voici un deuxième volet des aventure de Vincent lambert, à Masisi, une localité située dans le Kivu, à 80 km de Goma. La première fois, il nous avait expliqué ce qu’était un “kiss” dans le jargon MSF. Une manoeuvre très importante à connaître pour lui, car il a deux mois pour mettre en place tout un système de cliniques mobiles aux alentours de Masisi. Vincent est donc amené à voyager très régulièremzent sur les pistes congolaises. Mais qui dit voyage… dit aussi, parfois, mauvaises rencontres…
Un “kiss” est à nouveau organisé. La coordinatrice terrain nous revient de vacances. Son retour est attendu par tous. Elle se trouve à Goma, prête à monter dans le véhicule. Le logisticien de notre base d’appui l’accompagne, comme d’habitude. A une différence prêt. Tout est organisé pour lui permettre de rester, parmi nous, et ce pour la première fois de sa mission, le temps d’un week-end. Il découvrira donc notre lieu de vie et de travail, lui qui pourvoit la majorité des fournitures de notre quotidien professionnel (médicaments, matériels logistiques, télécommunications,…) et “vital” (bière, légumes, fromages, fruits, thé,…) nombre de denrées pour boire et manger. Pour ce faire, un des logisticiens basés à Masisi prendra sa place durant ces quelques jours. Le lieu de rendez-vous est une petite localité nommée Bihambwe. Et justement, l’implantation d’une clinique mobile est envisagée là-bas. Je profite donc de l’occasion pour me joindre à ce mouvement des voitures. 08h30, nous quittons la bureau avec trois véhicules. Un camion et deux voitures. Trois expatriés à bord. La route est belle, encore “embrumée”. Les collines se dévoilent au fil des kilomètres. Une grandeur de paysage se déploie progressivement. Je suis subjugué. Un vent de paradis souffle dans ce décor. Mes rêveries retombent brusquement. Un camion chargé d’hommes armés nous croise. La réalité de l’horreur de la guerre reprend le dessus. Les camps de déplacés se dessinent à nouveau sous mes yeux. C’est triste et terrible. Nous roulons. Les minutes défilent et les kilomètres augmentent. Nous atteignons finalement Bihambwe.
Immédiatement je suis présenté aux autorités militaires et civiles. Je reçois un soda, le bois et demande l’autorisation de visiter les lieux où pourraient se dérouler notre activité médicale. Ils m’accompagnent tous. Visiblement notre action et notre neutralité sont bien perçues comprises, et acceptées. L’endroit désigné est exigu, sale, mal entretenu et tout petit. Je vais devoir être très créatif pour arriver à quelque chose de bien. Un beau défi, non ? Entre temps, le véhicule de Goma est arrivé. Je découvre notre “chef”, retrouve avec plaisir mon hôte du week-end passé et prends congé de notre logisticien qui le remplacera le temps de ces quelques jours. Nous remontons maintenant dans les véhicules. Le camion, lui, continue sa route vers la ville.
Bihambwe disparaît progressivement du rétroviseur. Notre regard se plonge sur la route et dans la nature qui nous entoure. C’est paisible et beau. Trop peut-être. Je suis dans le premier véhicule. Assis à l’arrière. Nous entrons maintenant en zone tampon. Notre attention est vive, finit les rêveries. Et… et… et… subitement, un homme cagoulé d’un bout de tissu troué aux niveaux des yeux surgit de nulle part. Il est armé. Nous stoppons net. Il coure vers nous, le fusil pointé dans notre direction. La deuxième voiture arrive. Un autre homme, également masqué et armé apparaît. Celui-ci exige du chauffeur et de notre logisticien invité de descendre du véhicule. Une pensée me traverse l’esprit : “Le pauvre, pour son premier voyage vers Masisi, il s’en souviendra”. L’agresseur est nerveux et son cache visage le gêne. Il s’en débarrasse et opère finalement à visage découvert. Sans peur et sans honte. Mais quelle agitation dans ses gestes ! Le chauffeur donne tout l’argent qu’il possède. Retire sa veste en cuir tout en tremblant. Sa montre est également exigée. L’expatrié, toujours les bras en l’air, anticipe la demande et commence a détacher son horloge. Le bruit du scratch du bracelet saisit l’agresseur qui se retourne violemment vers mon collègue. Un regard noir est lancé. L’arme est pointée. La tension est forte. Et moi, j’observe… impuissant à cette scène de la voiture.
Pendant ce temps, l’autre bandit s’occupe de nous. La menace est réelle. J’entends encore une voix de l’équipe prononcer “tout est là, prenez tout”. L’argent est donné. Les téléphones portables également. L’agresseur est stressé… paniqué même. Nous restons tous imperturbable. La peur au ventre… probablement. Il exige de monter dans le véhicule. J’ouvre la porte. Une fouille rapide est opérée. Notre chauffeur anticipe et lui présente le contenu des malles et des sacs. Du lait et de l’eau sont volés ! Il est, à présent, à côté de moi. L’arme braquée dans ma direction. Sans bouger je l’observe. Son arme est chargée. Le doigt sur la gâchette. Une sueur froide parcours alors mon dos. Rester calme. Ne pas bouger. Voilà les consignes transmises par mes neurones. Ils sont exacerbés, je le sens. C’est intense. Et ce fusil qui bouge dans tous les sens. Quel horreur ! Personnellement je ne pense pas qu’ils nous auraient exécuté froidement mais un “accident” est si vite arrivé avec ces engins de guerre, si susceptibles. Et toute cette nervosité sortant de ses gestes maladroits et peu précis. Brrr. Je suis maintenant “invité” à descendre. Il repère ma radio, placée à ma ceinture. Il l’exige. Je la donne… sans broncher… concentré… et sans trembler. Je suis dehors, à côté de mes collègues, les bras sur la tête. Fouillé, poche par poche. Et toujours cette foutue arme ! Heureusement tout a été donné. Plus rien ne les intéresse. Finalement ils nous poussent dans les véhicules et nous somment de partir.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Les moteurs démarrent en trombe. Un silence règne encore dans la voiture. Chacun retrouvant probablement sa sérénité au fil des kilomètres. Une question m’interpelle néanmoins : “Comment accepter une deuxième agression, un mois à peine, après la première ?”. Je n’ai pas de réponse, ni de solution à proposée actuellement. Masisi… enfin. La pression retombe subitement dès notre entrée dans l’enceinte du bureau. Instinctivement, je débriefe avec une collègue et réciproquement. Un soulagement s’en dégage. Mais nous sommes crevés. Epuisés même. L’après-midi se passe. Professionnellement, peu efficace… évidemment. Le soir, la logisticienne participant au “kiss” restée avec nous et moi-même décidons de saluer nos chauffeurs. C’est facile, ils logent dans une maison voisine. Une bière nous est offerte. Un repas aussi. C’est bon et sympa. Ils nous racontent leurs impressions de la journée, de l’incident. Les émotions sortent et ils expriment leurs ressentis. C’est intense. Le repas continue et la discussion nous emmène à mille lieux du sujet de jour. Nous rions, maintenant, à gorge déployée, à les voir imiter nos comportements, habitudes et tics. Un moment de bonheur et de larmes de joie. Que de contraste sentimenta en cette journée, dans les collines du Nord-Kivu. Paisiblement, les heures passent et la fatigue nous rattrape finalement. Nous retournons donc à la maison et avant de me coucher, j’entame ces quelques lignes.
Bonne nuit.
