Dix jours au coeur de l’urgence éthiopienne

koen_01.jpgKoen Baetens est attaché de presse au siège de MSF en Belgique. Dans le cadre de son travail, il est actuellement en Ethiopie pour dix jours. Face aux chiffres alarmants de malnutrition mis en avant dans les évaluations réalisées par MSF dans la région sud du pays, une intervention nutritionnelle de grande échelle y a été mise en place par nos équipes au début du mois de mai. Peu à peu la situation s’améliore, mais chaque jour de nouvelles admissions d’enfants souffrant de malnutrition sévère sont enregistrées dans les centres nutritionnels MSF. Voici les premières impressions de Koen au cœur de l’urgence éthiopienne.

Après un vol impeccable nous sommes arrivés de grand matin à Addis Abeba. Nous? Jonas, un médecin danois, Christine, un médecin norvégien, Terese, une infirmière suédoise, Pia, une infirmière norvégienne, Ingvild, une infirmière danoise, Alexandra, une camérawoman, et moi-même. Je savais déjà que beaucoup de Scandinaves travaillaient que pour Médecins Sans Frontières et ce vol en leur compagnie n’a fait que confirmer ce que je pensais.

La coordination nationale de nos différents projets en Ethiopie se fait à partir de notre base à Addis Abeba. C’est là que nous avons reçu notre premier briefing sur les aspects pratiques, la sécurité, les procédures etc. Mais notre intervention d’urgence actuelle ne s’inscrit pas dans le paquet standard de la mission. Une équipe de coordination spéciale a été spécialement mise en place à Shashemene, au sud de la capitale. Nous faisons donc route vers cette ville.

Lorsque nous arrivons au nord de Shashemene, nous sommes brusquement pris sous des torrents de pluie. Selon le Lonely Planet que je suis en train de relire, Shashemene serait la capitale officieuse du mouvement rastafari dans le monde. Ces rastafari vouaient une telle adoration à l’empereur Haile Selasie que celui-ci a finalement décidé de leur donner une place. Ainsi, il y a quelques années de cela, un méga-concert en l’honneur de Bob Marley était organisé ici. Je me dis alors à moi-même :“Back to business !”

Grosse fatigue 

hangar.jpgNos équipes sont arrivées à Shashemene en mai/juin suite à une évaluation qui faisait ressortir des chiffres de malnutrition alarmants dans la région. Dans la ville-même se trouvent non seulement la coordination, mais aussi l’entrepôt central, un hangar gigantesque bourré de sacs de farine, de soja, d’huile, de sucre, de maïs, et de Plumpynut, une pâte thérapeutique utilisée pour nourrir les enfants souffrant de malnutrition sévère. Elle est facile à administrer et les patients peuvent venir prendre leur portion pour la ramener à la maison.

Ce qui m’a immédiatement frappé, c’est l’état de fatigue dans lequel se trouvaient certains expatriés et si je dis cela, c’est plus comme un compliment. Certains d’entre eux sont presque à la fin de leur mission. La plupart viennent ici travailler pendant trois mois. Par travail, j’entends des journées de 16 heures de travail pour arriver à aider le plus possible de personnes, de manière efficace et dans les plus brefs délais. Les gens qui sont donc ici depuis début juin sont quasiment à la fin de leur mission et cela se marque sur leurs visages. Ils ne peuvent presque plus parler convenablement, sont entièrement concentrés sur leur travail, et sont toujours à 200%. Lorsqu’ils rentrent chez eux le soir (hier c’était vers 10h30), ils sont tellement fatigués qu’ils ne peuvent même plus articuler leurs noms. Imaginez la fatigue accumulée quand on sait que la situation est aujourd’hui plus calme que les deux mois précédents.

200 admissions par jour

En effet, il y a deux mois d’ici, il régnait un chaos total dans la mission. Dès le début de l’intervention, nous avions plus de 200 nouvelles admissions par jour dans notre `centre de stabilisation’, où nous gardons sous surveillance médicale 24h/24, les enfants qui souffrent de malnutrition sévère avec complications. Aujourd’hui, la situation s’est calmée et nous enregistrons toujours quelque 120 admissions par jour…Dans ce chaos des derniers mois, il faut évidemment prendre en urgence les cas les plus graves tout en développant le reste des opérations. Cela va parfois au détriment de la qualité de l’intervention. C’est pour cette raison qu’à l’heure actuelle, MSF consacre beaucoup de temps à l’amélioration qualitative.

Ma petite fille a eu un mois aujourd’hui. Je ne peux pas m’empêcher de penser à elle en voyant tous ces enfants sous-alimentés. Un petit moment d’émotion vite passé car Jill, une infirmière britannique, vient bientôt nous chercher. Jill gère le centre de Médecins Sans Frontières de Mudulla. Il en faut beaucoup pour m’impressionner mais je dois dire que Jill m’épate véritablement. C’est selon moi l’une des volontaires les plus expérimentées mais pourtant, j’apprendrai à la fin de la journée que c’est sa première mission…

Avec Jill

Jill passe donc nous prendre et nous partons pour le centre dont elle va nous expliquer le fonctionnement. Ici, tout est organisé dans les moindres détails, car il est impératif de gérer rapidement l’afflux de patients. Nous travaillons avec les chefs des kébélés, sorte de bourgmestres locaux à la tête d’une série de villages. Au sein de leur communauté, ils assurent un premier dépistage de la malnutrition, sur base de nos critères. C’est vraiment navrant mais nous sommes obligés de procéder ainsi car nous ne sommes pas en mesure de résoudre tous les problèmes médicaux dans la région. Je suis ici depuis quelques jours, mais je dois dire qu’en dehors de Médecins Sans Frontières, je n’ai pas encore rencontré la moindre organisation humanitaire. La région est terriblement vulnérable, et si nous n’appliquions pas ces critères d’admission, nous serions contraints de prendre tous les patients en charge, ce dont nous n’avons malheureusement pas les moyens. D’où notre priorité : remettre sur pied le plus rapidement possible les personnes qui souffrent de malnutrition. Ce qui signifie aussi que nous devons parfois refuser des patients…

stabilisation-center-mudulla.jpg

Après ce premier screening au niveau des kébélés, nous évaluons plus précisément le degré de malnutrition dans notre centre, à l’aide du bracelet MUAC. Nous pesons et mesurons ensuite les patients, pour déterminer leur indice de masse corporelle. Les patients qui, à ce stade, rentrent dans nos critères sont pris en charge dans le cadre du programme MSF. Cela peut sembler strict, mais croyez-moi, cela fait déjà pas mal de monde…

Deuxième étape, le dépistage de la malaria. Les patients positifs reçoivent immédiatement les médicaments. Ils rencontrent ensuite les éducateurs à la santé, qui leur rappellent l’importance d’une bonne hygiène, pour leur santé comme pour celle de leurs enfants. C’est également à ce stade que les enfants souffrant de malnutrition sévère reçoivent leur première ration de Plumpy Nut. Après la visite à l’infirmerie, ils ont reçu un bracelet prouvant qu’ils peuvent bien être pris en charge dans le cadre du programme. Après un petit arrêt à la pharmacie, ils se rendent à la distribution de nourriture. C’est la dernière étape avant de rentrer chez eux, avec leur ration de Plumpy Nut.

Pris aux tripes! 

Notre centre de stabilisation se trouve juste à côté du centre. C’est ici que nous prenons en charge et surveillons, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, les enfants souffrant de malnutrition sévère et présentant des complications médicales. Deux anecdotes m’ont marqué aujourd’hui. Rien de très réjouissant ! D’abord ce bébé d’une dizaine de mois, qui ressemblait à un prématuré. On tente de la sauver en lui administrant du lait par intraveineuse. Quand on est médecin, on essaie de se blinder peu à peu… mais moi, j’ai vraiment du mal quand j’entends “celle-là ne s’en sortira sans doute pas”. J’ai hésité à prendre une photo, une demi-seconde, mais je n’y suis pas arrivé…

D’autres récits prennent encore plus aux tripes, comme celui de cette jeune mère, venue au centre de stabilisation avec son quatrième enfant. Son mari l’a quittée, elle n’arrive pratiquement plus à subvenir aux besoins des trois autres. Elle nous a dit qu’elle ne pouvait plus s’occuper de celui-ci. Qu’arrivera-t-il alors lorsqu’il aura récupéré son poids et qu’il pourra donc quitter le centre? Nul le sait, ni vous ni moi…

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