Ebola en République démocratique du Congo.
Par Luis Encinas, coordinateur d’urgence MSF
Luis Encinas, infirmier urgentiste, a débuté avec MSF au Libéria en 1994. Une trentaine de missions sur le terrain dont notamment l’Angola, l’Afghanistan, Haïti, le Cambodge, le Soudan, la RDC, le Tchad et la Colombie où il a travaillé comme infirmier anesthésiste dans des programmes de formation ou chirugicaux, en nutrition mais également dans la lutte contre des épidémies comme le choléra ou les FHV, et les catastrophes naturelles. Depuis avril 2008, il travaille au siège de MSF à Bruxelles comme coordinateur des opérations. La semaine précédant Noël, il est parti sur le terrain avec une équipe experte pour l’investigation des cas suspects Ebola et le démarrage du projet. Voici le journal de bord qu’il a rédigé à cette occasion.
Vendredi 19 décembre, Bruxelles – 18H15 – 3 degrés
Aujourd’hui, on fête Noël au bureau. Comme chaque année, une petite réception et bien sûr le traditionnel speech du Directeur Général. Et pendant ce temps, ma tête est ailleurs. Ce matin même, les nouvelles du terrain ne sont pas très bonnes : des alertes et un nombre de décès inexpliqués font craindre le pire dans la province du Kasaï Occidental, au Congo.
Durant la journée, on a tenté de rassembler l’information nécessaire, venue principalement depuis le « Pool d’Urgence Congo (PUC) » – notre équipe basée à Kinshasa pour répondre aux urgences.
Pendant que la fête commence, le soir même, on attrape au vol Marie-Christine, de l’unité des réponses aux urgences ici à Bruxelles, et on se réunit dans le célèbre bureau des urgences, que je m’amuse à nommer « la salle des 100 pas » , tant l’activité peut y être intense ou calme.
De là, avec les données et le tableau qu’on analyse, tout semble porter vers une fièvre hémorragique. Le fait que MSF ait répondu à une fièvre hémorragique en 2007 dans la même région l’année dernière n’a rien pour nous relaxer.
Une fois la décision prise d’intervenir, c’est toute la machine opérationnelle qui se met en route. On appelle Véronique de l’agence de voyages, qui émettra les billets d’avion avant de donner un concert de Noël très rock’n roll pour les collègues du bureau. En moins de deux heures, une petite équipe expérimentée sera identifiée pour partir dans les jours suivants.
Lundi 22 décembre, Bruxelles – 12h20 – 6 degrés, temps gris et humide
Journée « briefings », journée éclair, journée flash, journée avant départ, journée qui n’aura fait que passer, si vite. Journée préparation comme toutes les veilles de départ en mission. Adrénaline assurée et déversement massif d’endomorphines, voilà le tableau.
Ebola, joli nom tout de même pour une maladie qui vous fait grincer les dents sans même que vous vous en rendiez compte. Un nom naît là-bas, nom mythique d’une rivière où les mauvais esprits s’y retrouvent, dansent sur un rythme mortuaire. Parce qu’il s’agit de ça, pour le commun des mortels du Congo et d’ailleurs : la fièvre hémorragique Ebola est un mauvais sort, un œil du diable qui s’éveille, des mauvais esprits qui viennent se venger. L’association avec la mort, le sang, l’inconnu ne font qu’accentuer une peur paranoïaque de la société. Bref, encore une intervention aussi passionnante que difficile en perspective. Juste le temps de boucler ma valise, de me glisser sous le couette en plongeant encore un petit regard discret sur le dernier guide des fièvres hémorragiques, et de penser après à autre chose pour profiter de ma dernière nuit européenne confortable !
Mardi 23 décembre, cap sur Kinshasa – 26 degrés, temps lourd et humide
Ca y est! La petite équipe s’est retrouvée dans l’avion qui nous mène à Kinshasa, petit briefing sur le pouce et arrivée tard dans la soirée dans la capitale congolaise. Dernière réunion et mise à jour… Il est 0h45. Une petite douche et vite au lit. Réveil demain prévu à 5h, départ à 7h de l’aéroport national. Direction: Mweka, dans le Kasaï!
Mardi 24 décembre, Mweka – 29 degrés, pluies abondantes
En écrivant ce journal, je me rends compte que c’est le réveillon aujourd’hui. Drôle d’idée, et pourtant ! L’équipe est arrivée, non sans mal, à la petite localité de Mweka, dans le Kasaï Occidental. Le départ fut un peu épique, suivi de problèmes administratifs à l’arrivée, qui sont devenus des classiques. « Visa non conforme » nous dit-on, ou encore la dernière explication « circulaire nouvelle pour les visas touristiques ». C’est l’approche de Noël qui fait ça. L’air étonné, notre homme protocolaire n’aura pas d’autres métaphores plus simples pour nous expliquer cela en 4 mots : « Noël = cadeau, tout simplement ». Une heure de négociation sera nécessaire pour mettre un terme à cette petite pression de dernière minute.
La fine pluie est venue nous accueillir à Mweka. La piste ressemblait plus à un champ de patates qu’à autre chose, mais malgré cela l’arrivée fut bien réalisée par le pilote russophone de la compagnie. On décharge l’avion, et Raph’ de la première équipe MSF qui est arrivée la veille viendra nous chercher dans une voiture prêtée par l’abbé de la ville. Nous quittons vers 12h, chargés, direction Kampungu, plein sud. Je ne sais pas pourquoi mais depuis que nous avons pris la route mon instinct me dit que nous allons vers le nord, à tort bien sûr. Je cherche l’orientation du soleil mais le ciel est si couvert qu’on s’y perd. La conduite quelque peu farfelue du conducteur nous baptise allégrement. 60 km en 2h30, voilà qui vous donne une idée de l’état des routes. La condition humaine fait qu’on s’habitue à tout, et je la trouve plutôt sympa, cette route au paysage hallucinant.
On arrive à Kampungu vers 15h, moteur à fond. Nous allons installer ici notre base. Nous faisons l’état des lieux avec une première réunion d’équipe tous ensemble, après les formalités administratives officielles. C’est le réveillon de Noël mais le peu d’heures de sommeil les jours qui ont précédé nous pousseront à fêter le réveillon sous notre tente, un peu en avance. La « caisse bouffe » nous permettra de tenir le coup trois jours au maximum, mais le moral et la dynamique de l’équipe sont au zénith. On se jettera sur nos « petites surprises de Noël » importées par nous-mêmes. De toutes manières, y’a pas de frigo, c’est notre manière à nous de prendre la vie d’une autre façon ! Sourires !
Jeudi 25 décembre, Kaluamba, temps humide, pas de pluies, 29 degrés
Je vais visiter le centre d’isolation lancé il y a deux jours et où se trouve 8 patients qui répondent aux critères de patients atteints par la fièvre hémorragique. Les infirmiers locaux sont nerveux, un des leurs est malade à la maison. Ils n’ont pas l’équipement nécessaire pour se protéger, et pourtant ils rentrent dans ces maisons adjointes au centre de santé pour soigner les patients au péril de leur vie. C’est une prise de risque considérable. Nous devons faire quelque chose pour les protéger au plus vite, et leur laissons déjà du matériel.
L’atmosphère émotionnelle est lourde. Les infirmiers, pour la plupart formés l’année dernière lors de l’épidémie similaire qui a touché la même zone, comprennent le danger, et nous témoignent leurs craintes, leurs peurs. Ils nous racontent leur histoire, qu’ils ont dû sans doute raconter maintes et maintes fois, ils avaient lancé l’alarme il y a plus d’un mois. Et pourtant, nous sommes loin du compte. Horrifiés par cette nouvelle, nous cherchons dans notre tête quelle serait la meilleure stratégie, ou en tout cas la moins mauvaise.
Ca sent l’Ebola, mais curieusement, je ne vois pas assez de morts, pas assez d’enterrements, et les patients que nous venons d’avoir vus Anja l’infirmière et moi, n’arrivent pas à me convaincre. Un doute plane, je reste préoccupé, il manque des données, ils manque des infos.
Mais quelques heures plus tard, lors de notre rencontre avec le médecin responsable à Luebo, plus au sud du district, ils nous informe que les résultats des premiers échantillons sont positifs. Je ne suis qu’à demi-surpris, mes collègues MSF restent coi.
A notre retour à la maison, nous nous arrêtons à Kaluamba, le lieu probable de l’épicentre. Ils nous demandent si on sait quelque chose, des rumeurs circulent. Le responsable les informera ! Et nous voilà lancés dans la construction de l’isolation en pleine brousse tropicale. Un travail de fous, et des petites mains qui travaillent sans cesse ! Un Noël certes pas comme les autres, mais le nez dans l’urgence on en oublie les traditions. Le soir, quelques appels depuis notre téléphone satellite nous permettront de rester connectés à notre réalité !
Vendredi 26 décembre, Lwebo, temps humide, pluie intenses, 25 degrés
Une nuit d’orage, des draps trempés, et un demi centimètre d’eau dans la tente, voilà le constat que je fais lors de mon réveil forcé à 3h30 du matin. J’ouvre timidement la tente, et c’est une petite rivière que j’aperçois et qui du coup me balance un peu plus d’eau à l’intérieur de la tente. Je maudis tout autour de moi, prends mes sandales et m’en vais vers la maison-bureau. Il y a déjà du monde qui y a trouvé refuge. Il ne pleut plus. Je rentre dans ma tente avec trois couvertures que je balance sur le sol, la première déjà toute gorgée d’eau, je m’y assois et me dis qu’avec la température et le vent, ça finira par sécher. Après 30 min, je perds patience, je sors de ma tente, et m’assois sur une chaise près des douches. J’aurai l’occasion ainsi d’admirer un des plus beaux levers de soleil jamais vus. Le Kasaï a ce je-ne-sais-quoi qui vous subjugue par moments!
L’après-midi, je me retrouve comme la veille à Luebo, petite ville à une heure de route vers le sud. On y passe un affluent du Congo, le Luluba. Impressionnant, saisissant ! J’en arrive à oublier la raison qui m’a emmené ici, et me demande combien de personnes se damneraient pour voir ce paysage et sentir ces parfums de forêt tropicale. La ville est construite de part et d’autre de la rivière : rive droite, rive gauche, voilà de quoi vous faire sentir un peu à Paris!
Luebo est une petite ville qui vous donne une impression de déjà-vu. De belles maisons coloniales des années 50 vous plantent le décor. Le nombre de mines de diamant exploitées est de deux aujourd’hui, il était de 20 en ce temps-là. J’arrive par une route en boucle à l’hôpital où se tient la réunion quotidienne présidée par le Ministre Provincial de la Santé. L’ordre du jour est justement de proposer la stratégie avec le Ministère de la Santé Provincial. Drôle de réunion mais drôle de vie que celle d’être ici à parler pendant des heures, à discuter, à faire les « confraternités » comme on dit par ici. Et pendant ce temps, je ne cesse de me répéter que je serais bien plus utile ailleurs. Mes yeux se ferment tant je suis fatigué. Nous faisons une réunion d’équipe en petit comité et ensuite je m’enfouis doucement vers ma tente. Je plongerai dans un profond sommeil, réparateur cette fois !
Dimanche 28 décembre, Kampungu, temps chaud, ciel éclairci, 34 degrés
C’est tout de même surprenant, c’est à l’instant même où je rédige ces quelques lignes que je me rends compte que c’est dimanche, et que décembre doit rimer à hiver, à l’arrivée de la nouvelle année, aux cotillons, aux vœux de « bonne année », aux bonnes choses à manger. Voilà une journée dominicale qui ressemble à tout sauf à ce type de dimanche-là, bien que ce matin, on ait pu entendre les chants d’Eglise. Un dimanche qui clôt l’année, la fête des Saints Innocents. Un sourire cynique se dessine sur mon visage. On est si loin de cette réalité.
L’unité où l’on peut isoler les patients à Kaluamba est terminée, enfin presque parce qu’il y a toujours à faire. Les conditions sous cette chaleur étouffante, et revêtus de ces déjà célèbres costumes de cosmonautes nous fait penser à un show qu’on aurait bien voulu voir à la télé plutôt que d’y être confronté au quotidien.
La fin de matinée ne sera pas triste non plus. Le chef coutumier, haute autorité dans le village, vient nous rendre visite. Ce qu’on imaginait comme visite de courtoisie se transforme bientôt en inquiétude. Il nous parle d’une dame décédée soudainement ce matin, malade depuis seulement 6 ou 7 jours avec une forte fièvre, et ayant présenté des signes de diarrhée sanglante. Le corollaire entre symptômes et probabilité est fait. Docteur Esther me regarde. On ne parle pas, on se comprend. En moins de 20 minutes, on rassemblera un petit kit d’équipement de protection et de prélèvement. Et nous voilà partis, la peur dans le ventre et dans ma tête la répétition de chaque geste d’habillement. Nous arrivons accompagnés du chef coutumier. Les pleureuses sont là et les cris deviennent de plus en plus aigus. L’atmosphère est lourde. Au total une cinquantaine de personnes, plus la famille. Les scènes de deuil sont d’une extrême intensité : on hurle, on implore Dieu, on s’évanouit, on se frappe violemment sur son corps. La défunte avait 7 enfants et était une dame très respectée dans le quartier. Tout semble difficile.
La population s’approche, les 20 pleureuses assises par terre tremblent, à tel point que je ne sais plus si c’est leur rôle qui les transforme ainsi ou si elles prennent conscience de la réalité. Le public s’approche de nous. Soudain on parle au chef coutumier. On voudrait de l’espace, on a besoin d’espace. En un rien de temps, un cercle se trace autour de nous, et une allée de 20 mètres se crée vers la maison. On laisse encore le regard se poser sur nous. Ca fait partie du temps d’acceptabilité.
Le mur du brouhaha est tombé brusquement, un silence d’interrogation, un silence lourd, trop lourd s’est installé. Esther me regarde. On se dirige vers l’arrière de la voiture, et on commence à se préparer. La chaleur est intenable. La décharge d’adrénaline, quant à elle, nous aide à tenir. On enfile les vêtements et soudain les cris éclatent. Trop beau pour être vrai ce calme. Une dizaine de minutes pour s’habiller, pour vérifier si l’un comme l’autre est correctement couvert. J’ai le diffuseur de chlore à une main, et quelques éléments pour la biopsie. Ma collègue prendra le sac mortuaire et le dispositif pour y placer les prélèvements. On rentre dans cette maison d’une seule pièce. Le corps couvert de draps propres gît là devant nous, les mains repliées sur la poitrine. Nous la déplaçons pour pouvoir réaliser une biopsie de peau sur la nuque, et terminerons par un prélèvement de sang au niveau cardiaque. Cela fait à peine 4 heures qu’elle est décédée, et son corps semble déjà si froid, si raide. Dehors, on entend de frêles chuchotements, tout est calme. Notre temps est compté. Pour réduire le risque d’infection, il est en effet crucial d’être rapide. Nous faisons cela dans les règles de l’art. On ne pense plus à rien, nos vêtements sont trempés et nos gestes sont plus difficiles à contrôler. Nous nous concentrons alors sur le corps que l’on désinfecte à l’eau chlorée, et on le place dans un sac mortuaire, que nous pulvérisons également.
Une autre étape difficile nous attend : nous déshabiller! Nous restons conscients que le moindre geste incorrect peut nous être fatal, pas pour aujourd’hui mais pour après-demain peut-être (vu la période d’incubation). On se regarde et l’on commence la procédure en effet miroir sous l’œil d’un enfant de 4 ans, parmi tant d’autres, qui ne comprend pas à quoi tout cela rime.
Retour à la base, après-midi de briefings aux membres de l’équipe nouvellement arrivés, et préparation de l’enterrement et de la désinfection de la maison par l’équipe watsan (eau et assainissement) ! D’un autre côté, on se prépare pour la formation des agents qui suivront les « cas contacts », à savoir les personnes qui ont été en contact avec le ou la défunte… Trop de choses à faire, trop de stratégies à lancer et à harmoniser, et une sacré dose d’énergie, voilà l’état des lieux d’un dimanche pas comme les autres, ou presque!

Oufti !!! ça fait peur ces bestioles, et en plus c’est vachement mortel tout ça !! c’est chouette cette idée de carnets de voyages, et c’est très bien écrit. on s’y croirait ! Même si je dois reconnaitre qu’après coup, il en faut du courage pour partir là bas … courage pour ces belges du bout du monde, ces dom quichotes des temps modernes !
dav’
c’est vrai que la FHE existe, AMIS QUELLE EST LA CONDUITE A TENIR?
QUELLE EST LE TRAITEMENT CURATIF DE L’EBOLA?