Pas toucher !

zimbabwe-cholera-enfant_2.jpgLa semaine dernière, vous avez pu découvrir les écrits de Joanna en visite dans un bidonville de la capitale du Zimbabwe, Harare, en proie à une des plus graves épidémies de choléra que le pays ait jamais connu (voir post précédent).

L’épidémie de choléra, qui a éclaté en août 2008, a pris des dimensions sans précédent au Zimbabwe. MSF a traité plus de 45.000 personnes. Les raisons de l’épidémie ne font aucun doute: manque d’accès à l’eau potable, conduites d’égout détruites ou bouchées, déchets non collectés. Autant de symptômes de l’effondrement des infrastructures lié à la faillite économique et politique du pays.

Voici la suite de ses écrits.

“Pourquoi vous ne pouvez pas réparer tout le système urbain de distribution d’eau?”, demande un homme à Dominique (expert en eau et assainissement) lorsque nous nous arrêtons dans un marché très agité du bidonville de Dzivarasekwa, dans la capitale Harare. Notre équipe mobile de désinfection de l’eau au chlore est ici et Dominique veut voir comment ils travaillent. L’équipe se ballade et injecte des solutions très concentrées en chlore dans des containers d’eau que les gens ont amené pour être certains que l’eau soit bien propre à la consommation.

Le marché est animé. De petits stands sous des parapluies vendent tout ce qui est possible de vendre. Des fruits et légumes, surtout des avocats et des mangues, aux chaussures – mais avec seulement une seule chaussure exposée sur l’étalage afin de ne pas utiliser tout l’espace et que personne ne les vole. Je suis arrêtée devant un stand de légumes sous lequel coule une rivière d’eaux usées. La puanteur est telle qu’elle m’enlève tout de suite l’envie d’acheter quoi que ce soit. J’entame alors la conversation avec la femme qui tient ce stand. Un homme oisivement adossé juste à côté, comme beaucoup de personnes au chômage au Zimbabwe, a commencé à me poser des questions.

A son tour, la femme enchaîne. “C’est à vie, pour toujours ce traitement que vous donnez?”, demande-t-elle. Je lui explique que non, que nous sommes une organisation d’urgence qui est là pour aider les personnes contre l’épidémie de choléra. Elle dit qu’elle ne veut pas qu’on mette du chlore dans son eau. Je suis un peu étonnée mais j’essaye de ne pas montrer ma réaction parce que je veux comprendre. “Mais vous n’avez pas peur de tomber malade?”

“Parce qu’ une fois que vous arrêterez de faire ça, nous serons encore plus affectés qu’avant”, m’explique-t-elle. “Nous sommes aussi résistants que des chiens sauvages, cela fait des années que nous buvons de l’eau impropre à la consommation.”

Dominique entend notre conversation de loin. Lui, le passionné d’eau potable, son travail, et lui qui désire plus que tout protéger les gens de toute contamination – il contrôle inlassablement et avec zèle les systèmes de distribution d’eau, les zones à problèmes afin d’éviter toute source possible de contamination, il n’arrête jamais, n’abandonne jamais. Je me demande donc quelle va être sa réaction face à de tels propos parce que, pour tout vous dire, je manquais moi-même de patience face à cette attitude des gens. Mais Dominique prend le temps (20 minutes) pour ramener Jane à la raison. Encore et encore, il lui parle de l’importance de l’assainissement, du fait de protéger ses 4 enfants, de l’eau potable. Je le regarde en souriant – combien de temps va-t-elle résister à ces explications? Elle finit par acquiescer sous la force de l’argumentation. Une famille sauvée de plus.

Dominique et moi remontons à bord du mini-van en direction des faubourgs de Dziva. En pleine saison des pluies, la zone est verdoyante et de petites masures sont construites sur le bord de la route boueuse à côté des maisons à moitié terminées et encore en construction. Nous nous arrêtons dans une de ces cabanes et celle-là, comme toutes les autres, possède son propre puits. Amai Trust semble être la chef de ménage. Grande et fière, elle nous montre son puits. La saleté compacte de son petit endroit est très glissante, une ligne de linge pend dehors et un petit potager bien entretenu entoure le puits. Les enfants courent à pied nus dehors et n’ont que des guenilles, mais ils sont bien élevés.

Leur puits ne fait pas plus d’un ou deux mètres de profondeur, avec un pneu et un couvercle de fortune pour l’ouverture. Dominique demande où se trouvent les toilettes et tout le monde se met à rire. “Ils rient toujours quand je demande cela”, dit Dominique en me souriant. Les latrines ne sont pas éloignées de plus de dix mètres du puis. “Il pleut, l’eau coule des latrines dans le puits, les gens marchent ou laisse le seau sur le sol et ensuite le plonge dans le puits”, explique Dominique. Je demande à Amai Trust si elle fait bouillir son eau. Elle ne comprend pas mais notre chauffeur, Revayi, fait la traduction. “Non”? explique-t-il après sa conversation avec elle, “il n’y a pas d’électricité dans cette zone et les feux de bois sont très chers et précieux. Elle n’a pas les moyens de faire bouillir l’eau.”

Une foule s’est massée autour de notre mini-van et ils rient. Je demande à Revayi pourquoi ils rient. “Ils ont peur de toucher notre voiture”, dit-il en rigolant, “parce qu’ils pensent que ça va leur donner le choléra”. Quelle ironie!

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