To blog or not to blog…

 
 

Soudan du Sud, 2011 © Jean-Marc Jacobs/MSF

Soudan du Sud, 2011 © Jean-Marc Jacobs/MSF

(with apologies to Shakespeare)

Qu’est-ce que cela fait de travailler pour MSF? Dans un pays étranger, loin de tout ce que l’on connaît, dans des conditions difficiles? Lorna Adams, une doctoresse canadienne raconte son quotidien au Soudan du Sud…
Cela fait maintenant trois mois que je travaille « sur le terrain » au Sud-Soudan, un tout nouvel Etat, qui lutte encore pour sa survie.

Mon mandat était d’abord de travailler dans une région extrêmement reculée, accessible uniquement par avion (ou par hélicoptère pendant la saison des pluies si la piste est inondée), pour traiter une épidémie de kala-azar. C’est une maladie mortelle, particulièrement virulente, qui est bien souvent contractée par les petits garçons quand ils gardent le bétail. Elle est transmise par le phlébotome, un insecte qui vit dans le sol sombre du Soudan du Sud. Les enfants sont particulièrement affectés et meurent tous s’ils ne sont pas traités. Ma mission consistait principalement à soigner les cas de kala-azar mais, en travaillant avec MSF, j’ai appris que la flexibilité est une qualité indispensable.

Au cours des trois derniers mois, j’ai souvent dû me passer d’internet, vivre avec peu ou pas d’électricité, des robinets à sec et, dans certaines situations particulièrement inhabituelles, je n’ai pas toujours mangé à ma faim. Cela a été un choc pour moi, même si MSF m’avait averti que « la capacité à s’adapter à des changements soudains » serait un atout à cultiver.

Le fait de blogger implique de se mettre en avant, en public, et ce qu’on dit ou pense ne nous appartient plus, le monde s’en empare. Enfin, du moins ceux qui voudraient en savoir plus sur le travail humanitaire, sa complexité et ses spécificités. Sur ce qui nous motive. Sur nos combats. Sur nos doutes. Sur ce monde solitaire et cette grande famille.

Travailler pour MSF, c’est un peu tout ça à la fois et, parfois, j’ai l’impression que c’est impossible à exprimer avec des mots. Mais bon… Je sais qu’il y a beaucoup de monde qui veulent savoir à quoi ça ressemble. Qui envisagent peut-être de travailler en tant que volontaire un jour, quelque part. Qui se mettent au défi d’accomplir quelque chose d’extraordinaire pour une cause qui les dépasse. Je me dis donc que certains sont intéressés de savoir en quoi cela consiste vraiment, avant de se lancer. Comment on se sent ? Loin de chez soi, loin de sa famille, loin de ses amours, loin de tout ce qu’on connait et qu’on comprend facilement. Quand on saute à pied joints dans l’inconnu, l’étrange, le complètement absurde, le dangereux et le terrifiant, mais aussi dans l’incroyable camaraderie et le côté fun de certaines soirées où on se met à danser.

Parfois, on n’y comprend rien, c’est vrai. Je pense aussi que si vous faites un don à une ONG comme MSF (même en sachant que partir « sur le terrain » ne sera jamais possible pour vous), vous voulez savoir à quoi servent vos dons, avoir un aperçu des rouages de notre organisation. Comment utilisons-nous votre contribution financière pour notre travail ? Sommes-nous responsables et essayons-nous de faire de notre mieux avec ce que vous nous donnez?

Pour le moment, je fais une pause après avoir passé trois mois particulièrement tumultueux: passant sans arrêt d’un endroit à l’autre, sans moyen de téléphoner à ma famille, sans chez-moi, sans même avoir ma propre chambre (sauf trois semaines en tente), je suis finalement tombée malade. Vraiment très malade. J’ai eu droit à une medevac (évacuation médicale) d’urgence (MSF adore les raccourcis et les abréviations: PC, MedCo, PPD, Logtech, Finco : doucement, on finit par s’y retrouver). En pyjama, n’emportant que mon passeport et ma carte MSF, j’ai donc été évacuée du Sud-Soudan dans un avion pour moi toute seule jusqu’à l’hôpital de Nairobi. J’y ai reçu des soins incroyables qui m’ont remis sur pied en un rien de temps et m’ont redonné confiance en l’avenir. Il faut reconnaître que MSF est particulièrement présent dans les moments critiques, quand vous avez vraiment besoin d’aide. Je suis maintenant capable de prendre des vacances plus que méritées à la plage (où j’ai enfin l’énergie, le temps et l’envie d’écrire ceci), à un endroit où je peux me dire que j’ai peut-être vécu une histoire qui vaut le coup d’être partagée. Difficile à dire. J’ai tellement de questions et si peu de réponses. J’ai appris que ce que je pensais, n’est pas toujours vrai. A ne plus considérer tant de choses comme acquises. Que ce qui paraît évident ne l’est pas toujours. Même si j’avais déjà acquis beaucoup d’expérience en Afrique, il me reste encore tellement à apprendre.

Peut-être que vous pouvez m’accompagner lors de ce voyage. Mais alors, il faut d’abord revenir en arrière, revenir à ce qui explique comment une femme, pourtant entourée des enfants qu’elle a vu grandir et d’un copain tout à fait adorable, prend la décision de partir en laissant tout derrière elle. Je peux vous assurer que ça a été la partie la plus difficile de ce voyage.

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