Les victimes silencieuses de la malnutrition infantile en RDC

Le Dr Chris Bird (à gauche) et un infirmier montrent à une mère le poids gagné par son enfant depuis son admission au centre nutritionnel thérapeutique. © Emily Lynch/MSF

Malgré la végétation luxuriante des environs, les maladies dues à la malnutrition, résultat d’années de guerre et d’insécurité, continuent à prélever un lourd tribut au Sud-Kivu. Dans l’hôpital sous tente de MSF, de nombreux enfants meurent des suites de maladies qui auraient pourtant pu être évitées.

Au moment où j’allais finir mon service, Steve, un des infirmiers, m’a demandé si je pouvais voir un dernier patient avant de partir. Béatrice (ce n’est pas son vrai nom) avait deux ans et sept mois quand elle est arrivée dans le département de pédiatrie de notre hôpital sous tente à Kimbi Lulenge, au Sud-Kivu, en République démocratique du Congo (RDC). Au premier regard à l’enfant prostré dans le halo de lumière projeté par la seule ampoule de la tente, j’ai pensé qu’il s’agissait d’un nouveau cas de malaria. Steve a secoué la tête. « Non, docteur. C’est un nouveau cas de malnutrition. »


J’ai immédiatement touché les pieds de l’enfant – glacés. En regardant attentivement Béatrice, j’ai remarqué que les courbes et les fossettes du visage d’un enfant en bonne santé avaient fondu, faisant place aux angles brutaux d’une gravure en bois. Béatrice était alerte, mais silencieuse, une sinistre bulle de silence perdue au milieu des pleurs des autres enfants dans la tente. Une lueur d’inquiétude brillait encore dans ses yeux chassieux, mais elle se ternissait petit à petit, comme si elle perdait pied.

J’ai doucement ôté les linges de coton. La malnutrition avait ravagé sa peau, qui tombait en lambeaux en marquant ses bras, ses jambes et sa poitrine de plaies suintantes. Elle n’avait même plus la force de protester quand on l’a mise sous perfusion.

Traitement complexe
Le personnel infirmer est entré en action. Ils lui ont administré du glucose pour éviter l’hypoglycémie et des antibiotiques en perfusion pour combattre l’infection. Ils ont conseillé à sa mère de la tenir au chaud parce que l’hypothermie coûte la vie à nombre de ces enfants pendant la nuit. Ils ont commencé à la réhydrater et à la nourrir à nouveau, pas à pas et avec précaution : si l’enfant reçoit trop peu, il entre en état de choc et meurt de déshydratation ; donnez-lui trop et il succombera à une défaillance cardiaque.

Le traitement d’un enfant souffrant de malnutrition est complexe. Sortir sa panoplie de tasses de lait et de paquets de pâte de cacahuètes ne suffit pas. Quand un enfant comme Béatrice arrive enfin sous notre tente, il a déjà parcouru une longue distance, attaché sur le dos de sa mère, qui a dû marcher une journée entière pour arriver à notre hôpital. S’il a de la chance, il a fait le trajet à l’arrière de la moto d’un membre de la famille, le long des dangereux chemins de terre.

Béatrice avait besoin de soins intensifs, le genre de soins qui impliquent qu’un infirmer reste en permanence au pied de son lit pour surveiller sa température et ses signes vitaux toutes les heures. Il doit aussi aider à préparer sa mère à l’horaire strict dont ces enfants ont besoin pour retrouver une alimentation normale, mais aussi pour guérir des plaies cutanées semblables à des brûlures.

“Loi inverse des soins”
L’ampleur des besoins dans le dénuement le plus complet rappelle le travail du médecin anglais Julian Tudor Hart. Dans les années 1960, il a été à l’avant-garde des soins de santé ciblant les plus pauvres dans la ville galloise de Glyncorrwg. Cette expérience lui a inspiré la « loi inverse des soins », dictant que la disponibilité des soins de santé de qualité est inversement proportionnelle au besoin que la population en a.

Le grandiloquent Centre nutritionnel thérapeutique (CNT) est l’endroit que je préfère dans l’hôpital. Dans une tente à l’écart des autres patients, vous pouvez voir ces petits enfants, qui semblaient n’avoir aucune chance de s’en sortir, prendre petit à petit du poids et recommencer à sourire et à jouer avec leurs parents. Grâce au personnel supplémentaire que nous avons recruté, nos soins sont aussi ciblés et intensifs que possible, étant donné nos moyens limités.

Mais Béatrice est arrivée avant que notre CNT ne soit installé. Cette nuit-là, il n’y avait que deux infirmiers complètement épuisés dans notre tente de pédiatrie. Nous étions aussi en pleine saison des pluies, ce qui veut dire que les cas de malaria étaient nombreux et l’hôpital débordé.

Béatrice est arrivée alors que les dernières lueurs du jour disparaissaient derrière la toile blanche de la tente. Elle était déjà très malade. Après l’avoir délicatement réchauffée en la plaçant tout près de sa mère et avoir dosé les premiers fluides pour la réhydratation, Steve a commencé à la nourrir. Il s’est occupé de sa peau et, quand elle a commencé à avoir des difficultés à respirer, il l’a placée sous le seul concentrateur d’oxygène de l’hôpital, le niveau maximum de soins que nous pouvons offrir aux enfants les plus malades.

Mais le matin suivant, quand j’ai été appelé pour la voir, son cœur s’était déjà arrêté. Dans ses yeux, la lueur d’inquiétude s’était éteinte.

La mère de Béatrice sanglotait quand nous avons emmailloté sa fille dans le tissu de coton vert dans lequel elle était arrivée. Son père l’a soulevée sans efforts dans ses bras et a quitté l’hôpital, le visage drainé de toute émotion. Sa mère l’a suivi en pleurant, s’arrêtant de temps à autre sur le chemin de terre, écrasée par la douleur. Un vieil homme qui arrivait en sens inverse, un brassard de la Croix-Rouge au bras, est descendu de son vélo pour leur adresser un salut formel alors que la famille passait devant lui.

“Arrivée silencieusement, partie sans un bruit…”
Vous lirez peu de choses sur la malnutrition en RDC parce que le pays ne correspond pas à l’image de désert de poussière qui sous-tend l’idée qu’on a de la famine et de la malnutrition. Là où je suis, dans l’est du pays, tout est vert et luxuriant mais, suite à des années de guerre, d’insécurité et d’effondrement économique, tous les enfants sous nos tentes souffrent de malnutrition à des degrés divers. C’est cette faiblesse sous-jacente qui influe sur la capacité des enfants à résister aux maladies infectieuses qui fauchent leurs vies avec une régularité implacable.

Selon les estimations, 9,7 millions d’enfants de moins de cinq ans mourront cette année de maladies parfaitement évitables. On considère que la malnutrition est à l’origine de la moitié de ces morts. Qu’est-ce que ces chiffres représentent réellement?

Ils représentent une petite fille fragile comme Béatrice, que ses parents ont aimée et qui, arrivée silencieusement, nous a quittés sans un bruit.

Chris Bird

Ancien journaliste, Chris a terminé des études de médecine avant de rejoindre MSF pour une première mission en République démocratique du Congo. Anglais d’origine, son blog a d’abord été publié sur le site du Guardian.

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