Naître dans le bidonville de Kibera: d’abord la clinique, puis la police

Il est déjà deux heures et il est donc grand temps de manger un bout. Le soleil commence sérieusement à se faire sentir et je me demande où se cachent les averses de cette saison des pluies. Il faut dire que je n’ai ni crème solaire, ni casquette. Je les ai laissées à la guesthouse ce matin quand j’ai couru pour avoir mon taxi. Heureusement, il fait plutôt frais dans la “cuisine” de MSF. C’est là que la plupart des collaborateurs de MSF viennent manger ensemble. Je suis servi et l’ambiance est détendue. Une remarque sur la couleur de cheveux d’un collègue lance un débat animé. Le sujet: qui a été le premier à se teindre les cheveux en roux!

Cette après-midi, nous allons visiter la quatrième clinique de Médecins Sans Frontières à Kibera: l’Olympic Centre, du nom du quartier où elle est implantée. Un quartier en hauteur, bien plus calme que le reste de Kibera. Mais derrière ce nom plutôt neutre, il y a une réalité bien plus dramatique. C’est en effet ici que sont prises en charge les victimes de violences sexuelles, un fléau trop répandu dans le bidonville. Comme il s’agit toujours d’un tabou ici et que les femmes qui viennent ici préfèrent rester discrètes, on a opté pour ce nom. Mais le message quand il faut prendre en charge les victimes est on ne peut plus clair: “D’abord la clinique, puis la police”.

Selon Ziana, une infirmière, de plus en plus de femmes se rendent à l’Olympic Centre après avoir été agressées par des hommes. Il s’agit souvent de voisins ou de membres de la famille qui s’en prennent à des femmes adultes mais aussi à de très jeunes filles. Dans la clinique, on ne les appelle d’ailleurs pas des victimes, mais des survivantes. Médecins Sans Frontières les accueille et leur prodigue des soins médicaux ou leur fait passer des tests de grossesse ou HIV. De nombreuses femmes ont encore peur de venir frapper à la porte du centre, craignant des représailles. Mais les choses bougent à Kibera. Sur des murs du bidonville, je vois régulièrement des affiches “Sita Kimya”, “Je ne me tairerai pas” en Swahili. Le message vient de femmes qui entendent bien faire comprendre qu’elles ne resteront pas silencieuses après une agression.

Quand nous arrivons au centre, aucune survivante n’est présente. Mais la passion et l’indignation avec lesquelles Ziana nous parle nous marquent profondément. Lieve est fascinée par son travail et décide de rester plus longuement avec Ziana. Je me dis qu’un tête-à-tête sera plus propice aux confidences et les laisse entre elles. Je rejoins mes collègues kényans en bas, m’effondre sur une une chaise et me laisse emporter par leurs rires sonores et leurs gestes enthousiastes. Visiblement, ils s’accomodent très bien des circonstances. Moi, la chaleur, les trajets à pied, ce nouvel environnement et les témoignages poignants m’ont épuisé. Un peu de repos ne me fera pas de mal…

Christof

Christof Godderis, attaché de presse au siège bruxellois de MSF, est en mission pendant une semaine au Kenya.

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