Comment déclencher une épidémie de survie infantile

© MSF/Juan-Carlos Tomasi

A l’occasion de la journée mondiale de l’alimentation, Susan Sheperd, spécialiste nutritionnelle chez MSF, explique l’approche mise sur pied au Niger pour lutter contre la malnutrition. Selon les estimations, un million d’enfants y sont traités contre la malnutrition, soit plus que dans n’importe quel autre pays au monde.

Amener son enfant chez le pédiatre pour une consultation de suivi et quelques vaccins peut paraître une corvée. Au fond, plus personne n’attrape la rougeole de nos jours ! Beaucoup de parents se demandent d’ailleurs si ces piqûres sont vraiment nécessaires. Pourtant, la semaine dernière, les mères, les infirmiers et les médecins du Niger m’ont rappelé à quel point ces simples gestes sont à la fois importants et efficaces.

Je rentre tout juste de Madarounfa, un district dans le sud du Niger, où Médecins Sans Frontières travaille depuis plus de dix ans. Nous continuons d’y soigner un nombre particulièrement élevé d’enfants malnutris, souffrant de paludisme ou d’autres maladies infantiles communes.

Le Niger est un pays enclavé, étiré entre le désert du Sahara et la savane au sud, connue sous le nom de Sahel. Pour la plupart des Nigériens, vivre est un défi quotidien. Le pays a traversé trois urgences alimentaires au cours des 6 dernières années, alors que la grande majorité des 16 millions d’habitants dépend de l’agriculture pour sa survie.

Malgré toutes ces épreuves, la classe politique et le personnel de santé nigériens sont en train de réaliser des progrès remarquables dans le domaine de la survie de l’enfant. Le pays se trouve en bas du classement de l’Indice de Développement Humain, mais les taux de mortalité infantile au Niger sont en chute libre . Alors que le pays est confronté à de sérieux revers économiques, les taux de malnutrition infantile s’améliorent. Ce qui va à l’encontre de l’opinion largement répandue selon laquelle il ne peut pas y avoir d’amélioration des indicateurs de santé sans développement économique !

Que se passe-t-il donc au Niger ? En 1990, le pays affichait le plus haut taux de mortalité infantile dans le monde. A la fin des années 90, le gouvernement a commencé à organiser des campagnes de vaccination, ainsi que des distributions de vitamine A. Entre 1998 et 2005, le pourcentage des enfants de moins de 5 ans qui avaient reçu au moins une dose de vitamine A est donc passé de 7 à 75%, et le pourcentage d’enfants vaccinés contre la rougeole a été multiplié par deux. C’était déjà là un pas dans la bonne direction. Et puis il y a eu 2005.

2005, année charnière

En mars 2005, les hôpitaux MSF au centre-sud du pays ont commencé à recevoir un nombre inédit d’enfants malnutris et malades. Personne ne comprenait ce qui se passait, mais l’urgence à ce moment-là a juste été de répondre à cette situation. Le ministère de la Santé a approuvé en toute hâte un protocole national de prise en charge de la malnutrition, tandis que l’UNICEF s’est mobilisée et que des dizaines d’ONG sont arrivées dans le pays. Les enfants malnutris ont commencé à être traités par dizaines de milliers. A la fin de l’année, un peu moins de 100 000 enfants auront été soignés, dont 60 000 dans les seuls projets MSF . Il s’agissait, à l’époque, de l’opération d’urgence la plus importante jamais réalisée contre la malnutrition infantile.

© William Martin

Comme souvent après une crise, de nombreux progrès ont été réalisés par la suite. Depuis 2005, plus d’un million d’enfants malnutris ont été soignés au Niger, un chiffre qu’aucun autre pays au monde n’a atteint.

Le ministère de la Santé conduit également chaque année  au moins une enquête de santé et une enquête nutritionnelle sur les enfants de moins de 5 ans. La surveillance épidémiologique est tout simplement une composante indispensable pour tout système de santé. L’enquête nutritionnelle conduite en juin 2010 a permis de lancer une alerte, ce qui a eu comme effet d’introduire à la fois des changements très importants dans les programmes nutritionnels, et de créer un précédent : au cours des 3 dernières années, une grande partie des enfants de moins de 2 ans a reçu une aide nutritionnelle, par des nouveaux aliments fortifiés, pendant les mois précédant les récoltes.

La nutrition et la santé sont étroitement liées : les enfants atteints de malnutrition sont plus exposés à d’autres maladies potentiellement mortelles, et vice-versa. Le paludisme, par exemple, est une cause majeure de maladie et de décès au Niger. Il serait donc inconcevable de soigner les enfants pour la malnutrition sans prendre en charge en même temps le paludisme, ou distribuer des moustiquaires imprégnées. Depuis 2005, le nombre d’enfants soignés pour paludisme dans le pays a été multiplié par trois, atteignant plus de 1,5 million en 2009. Une telle progression a été rendue possible par la décision des autorités nationales de rendre gratuits les soins pour les enfants de moins de 5 ans, tandis que le Fond mondial de lutte contre le SIDA, la tuberculose et le paludisme a mis à disposition les traitements nécessaires.

Enfin, la vaccination est un autre élément important. Depuis 2005, le pourcentage d’enfants vacciné contre l’ensemble des maladies infantiles a été multiplié par deux. Même si beaucoup de chemin reste à faire, car les enfants nigériens ne bénéficient toujours pas de tous les vaccins administrés aux enfants dans les pays développés, il s’agit néanmoins d’un progrès indéniable.

Approche globale

Toutes ces avancées sont d’abord le fruit de décisions prises par les autorités nigériennes. Dans certains cas, les acteurs humanitaires et les personnels de santé nigériens présents sur le terrain ont permis de les accélérer. Mais leur action dépend de financements précaires et imprévisibles. Le prochain moment-clé sera l’intégration du couplet « nutrition et santé » dans les systèmes de santé publique, et la possibilité de soigner les enfants plus tôt, par des mesures réellement efficaces. Il s’agit d’améliorer la santé des enfants, même en dehors des interventions d’urgence.

C’est ici que réside le défi de l’initiative Scaling Up Nutrition (SUN)   dont l’objectif est d’endiguer la malnutrition dans le monde et dont les membres se réunissent cette semaine au siège des Nations Unies, à New York. Les mères et les soignants du Niger ont beaucoup travaillé pour montrer ce qu’il est possible de faire. La question maintenant est de savoir ce que le SUN peut mettre en place pour consolider et accélérer ces progrès dans des contextes comme celui du Niger. Un premier pas dans cette direction est certainement de reconnaître que la mise à disposition d’aliments supplémentaires pour traiter et prévenir la malnutrition, associée aux mesures de santé de base, fait partie des stratégies les plus efficaces dont nous disposons. Si les responsables nigériens et les nombreux acteurs non-gouvernementaux nationaux et internationaux sont en mesure de relever ce défi, personne ne peut prévoir la vitesse de propagation potentielle de cette épidémie de survie des enfants.

Le Dr. Susan Shepherd, pédiatre, travaille depuis six ans avec Médecins Sans Frontières, où elle coordonne les activités nutritionnelles. Elle a effectué des missions en Ouganda, au Tchad, au Niger, au Kenya, au Soudan du Sud, au Burkina Faso et au Ghana.

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