Syrie: “On gonflait des gants chirurgicaux pour distraire les enfants.”

 

Dans un hôpital de fortune de MSF en Syrie en octobre 2012. © MSF

Le 15 janvier dernier, 44 blessés ont été soignés en urgence dans un des trois hôpitaux de campagne mis en place par Médecins Sans Frontières dans le nord de la Syrie, à proximité de la frontière turque. Un hôpital qui n’est autre qu’une ferme réaménagée en unité chirurgicale d’urgence. Marie-Christine Férir, infirmière responsable du Pool d’urgence de MSF était sur place au moment de cet afflux de blessés. Elle revient sur le quotidien des populations mais aussi sur les conditions de travail des équipes alors que les températures sont extrêmement basses et que les roquettes ne tombent jamais loin.

Quelle est la situation générale dans la région où se situe l’hôpital de MSF ?

Dans la zone où nous travaillons, en plus des populations locales, on compte de nombreux déplacés qui ont fui d’autres régions. Ces personnes se sont installées soit dans des maisons désertées par des proches qui ont eux-mêmes fui en Turquie, soit sous des tentes. Les lignes de front sont proches et il est très difficile de se déplacer à cause des checkpoints, des combats et de la pénurie d’essence.
Les conditions de vie de la population, surtout avec l’hiver, sont très précaires. On observe une immense solidarité entre Syriens, mais les mécanismes de survie s’épuisent après près de deux ans de crise: il n’y a pas assez à manger – la farine et le lait, notamment, manquent-,  se chauffer est difficile, trouver de l’essence aussi… Tout est difficile et les gens sont épuisés.
De plus, c’est une guerre particulièrement violente. Les tirs d’artillerie ou les bombardements depuis des hélicoptères avec le largage de barils remplis d’explosifs et de pièces métalliques sèment la terreur au sein de la population. Dans la vallée, on entend très fort les détonations des explosions amplifiées par les montagnes et qui font trembler les vitres de l’hôpital.

D’une part, on soigne des blessés, victimes des bombardements. Quand j’étais sur place, nous avons reçu 36 blessés en une fois, provenant d’un village avoisinant : hommes, femmes, enfants, vieillards… Il faut alors agir très vite. On doit trier les blessés par ordre de priorités : les cas les moins graves qui peuvent attendre, ceux qui doivent être pris en charge directement et ceux qui doivent être référés d’urgence, c’est-à-dire qui doivent être évacués vers la Turquie. Heureusement, toutes les blessures ne sont pas forcément sévères : des éclats, cela peut être spectaculaire sans forcément être grave. Mais c’est de toute façon très pénible, surtout pour les enfants. Pour les distraire pendant qu’on leur retirait les éclats, on gonflait des gants chirurgicaux pour en faire des ballons.
Outre les blessés des bombardements, il y a d’autres cas d’urgences comme les accidentés de la route. Mais il y a aussi un énorme besoin de soins de santé primaire. Et puis il y a toutes les pathologies chroniques, comme le diabète, ou encore les soins de santé maternelle, les soins prénataux et les accouchements.
Enfin, les besoins en santé mentale sont aussi énormes. Cela concerne le tiers de nos consultations. Les enfants notamment, sont marqués : on les voit jouer à la guerre, ils souffrent de troubles du sommeil… Chez les femmes enceintes, le stress provoque aussi des fausses-couches ou des accouchements prématurés.
Notre objectif est d’augmenter notre offre de soins le long de la frontière grâce à des cliniques mobiles qui assureront également un soutien psychologique aux populations en plus des consultations de base. Nous allons également vacciner les enfants.

Angoisse permanente

Le stress doit aussi être important pour les collaborateurs syriens…

Nous travaillons en effet avec du personnel syrien qui provient de la région. Outre le stress dû au travail, nos collaborateurs syriens vivent dans une angoisse permanente. Le jour où il y a eu cet afflux massif de blessés à l’hôpital, nous étions dans un village pour des consultations lorsqu’on nous a appelés. Les infirmiers syriens qui m’accompagnaient provenaient du village bombardé. Ils sont restés silencieux et tendus pendant tout le trajet du retour. Arrivés à l’hôpital, ils se sont précipités pour voir si des proches n’avaient pas été touchés. Ce n’était pas le cas ce jour-là, mais ça l’a été quelques jours plus tard. Cela ne les a pas empêchés de travailler de manière admirable.

L’approvisionnement en médicaments pose-t-il un problème ?

Nous arrivons à nous approvisionner en médicaments, mais nous ne disposons pas toujours de tous ceux dont nous aurions besoin. Des personnes souffrant d’un cancer n’ont plus accès aux hôpitaux où elles avaient l’habitude d’être suivies. Dans ces cas-là, on ne peut malheureusement offrir que des soins palliatifs. Pour nos équipes médicales, c’est frustrant et révoltant de ne pas pouvoir donner ce dont ces gens ont besoin. On touche ici nos limites.

Evacuation des blessés à pied

Les équipes sont-elles confrontées à d’autres problèmes ?

Les opérations ont lieu dans des conditions difficiles. L’hôpital où je me suis rendue est installé dans une ancienne ferme. Il faut imaginer qu’on a dû tout aménager à partir de rien : le bloc opératoire, la salle d’urgence, la stérilisation… Il a fallu acheminer le matériel par des petits chemins de montagne. Ce sont donc des conditions d’installation et de travail difficiles. Par ailleurs, outre l’insécurité, il y a le froid. Il fait glacial dans l’hôpital. On boit du thé pour se réchauffer. Et on profite du moindre rayon de soleil. Mais qui dit soleil, dit reprise des bombardements…
Un autre problème est l’évacuation des patients les plus gravement blessés vers la Turquie. C’est une vraie gageure. Il faut sillonner des routes de montagne avant d’atteindre un passage qui doit être parcouru à pied, en portant le patient sur un brancard. Il faut penser à tout, y compris à protéger du froid la perfusion du patient pour ne pas risquer une hypothermie. Et il faut se coordonner avec les secours de l’autre côté de la frontière, ce qui n’est pas toujours évident.

Quelle image gardes-tu de cette mission ?

Marie-Christine Férir, responsable du pool d'urgence de MSF. © MSF

Ce qui m’a frappée au-delà des blessés ou de la tristesse des gens, c’est que la vie continue tant bien que mal. Il y a des accouchements, des enfants vont encore à l’école dans certains villages. J’ai vu pas mal de vieillards, très beaux et très dignes, qui discutaient sous les oliviers, l’air perdu. J’aurais bien aimé me mêler à leurs discussions et comprendre leur regard sur cette guerre qui les dépasse.

Dans le nord et le nord-ouest de la Syrie, MSF travaille dans trois hôpitaux situés dans des zones contrôlées par des groupes armés de l’opposition. Malgré ses demandes répétées, MSF n’a toujours pas reçu l’autorisation du gouvernement syrien d’accéder aux zones qu’il contrôle pour y prodiguer des soins. De fin juin 2012 à début janvier 2013, nos équipes ont pratiqué plus de 10.000 consultations et réalisé plus de 900 interventions chirurgicales. Dans les pays limitrophes comme la Jordanie, le Liban ou l’Irak, les équipes MSF interviennent également auprès des réfugiés syriens par des programmes de soins médicaux, psychologiques et chirurgicaux.

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