Improviser une ambulance en Afghanistan

© Stefan Kruger

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Personne n’a jamais dit qu’il était facile de travailler en Afghanistan. Ce patient, par exemple, est blessé à la tête et souffre d’une importante fracture du crâne. La blessure ouverte et les fragments d’os pourraient entraîner toutes sortes d’infection, mais l’emplacement de la fracture rend son traitement particulièrement délicat : elle se trouve au-dessus de l’un des grands sinus veineux qui, en cas de perturbation, pourrait causer une hémorragie catastrophique. Nous sommes tous d’accord sur un point : nous ne devons pas toucher à cette blessure dans notre centre de traumatologie. Nous avons stabilisé autant que possible l’état du petit garçon et son niveau de conscience est pour l’instant étonnamment bon. Mais le temps s’écoule inexorablement. Que faire ?

Nous savons qu’il y a un département spécialisé en neurochirurgie dans l’un des hôpitaux de Kaboul. De Kunduz, cela signifie un trajet de 350 km sur des routes en mauvais état et donc au moins huit heures de route. Nous avons une ambulance, mais nous ne pouvons l’envoyer à Kaboul au risque de nuire à toutes les autres activités de notre centre. Le transport aérien n’est pas possible non plus.

Il nous reste une seule option : transférer le patient en taxi. De Kunduz, le chauffeur prendra l’autoroute A76 et sortira au col de Salang en direction de Kaboul. Le col est la principale connexion entre Kaboul et le nord de l’Afghanistan. Situé à 3 878 m d’altitude, il traverse les montagnes de l’Hindou Kouch dont les sommets sont enneigés tout au long de l’année. De là, il faut encore une ou deux heures pour rejoindre la capitale. D’après ce que nous avons compris, le col ferme tous les jours à 18h pour des raisons d’entretien et de sécurité. Ce qui signifie que le taxi doit quitter Kunduz à 13h au plus tard. Il est 11h et les membres de l’équipe commencent à arranger le transfert comme si leur propre vie en dépendait.

Ambulance improvisée

© Stefan Kruger

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Le coordinateur de terrain examine notre plan et obtient la permission spéciale du chef de mission. L’équipe logistique se charge de trouver un chauffeur de taxi qui a un break et veut bien faire l’aller et retour jusque Kaboul. Nous trouvons un infirmier qui accepte d’accompagner le patient en voiture (Malheureusement, pour des raisons de sécurité, les expatriés n’ont pas le droit de prendre la route en dehors de Kunduz : l’expatrié ne mettrait pas seulement sa vie en danger, mais aussi celle du patient et de ses parents). Nous préparons une boîte avec du matériel de premiers soins, quelques médicaments, des solutions intraveineuses, des masques à oxygène et une unité d’aspiration pour veiller à ce que les voies respiratoires du patient ne se bouchent pas. Dès que le taxi arrive, tout le monde met la main à la pâte et, très vite, nous avons une ambulance de fortune. Les agents d’entretien nettoient l’arrière du break, les brancardiers trouvent un petit matelas pour coucher le patient et les opérateurs radio aident à porter deux grandes bouteilles d’oxygène et à les caser dans la voiture comme des blocs de Tetris.

Dernière vérification

Le père du patient nous regarde installer son fils à l’arrière du taxi. Il réalise que ce transfert est incroyablement risqué et que tout pourrait arriver. Il sait aussi que nous avons atteint nos limites en termes de capacités thérapeutiques à Kunduz et qu’il serait dangereux de garder son fils plus longtemps à l’hôpital. Il est reconnaissant pour tout ce que nous avons fait et vient remercier tout le monde personnellement avant de rejoindre son fils en voiture. À 12 h 40, ils quittent l’hôpital.

À 22 h, l’infirmier nous appelle depuis l’arrière du taxi pour nous dire qu’ils ont réussi à passer le col de Salang mais qu’ils ont été retenus à un barrage routier pendant près d’une heure. Heureusement, l’état du patient ne s’est pas détérioré.  À minuit, ils arrivent à Kaboul et notre patient est admis à l’hôpital. Son état est toujours stable, mais il n’est certainement pas hors de danger.

© Stefan Kruger

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Honnêtement, je pense que nous allons devoir attendre un peu avant de savoir si nous avons réellement aidé ce petit garçon ou simplement transféré le problème vers un autre hôpital. Mais l’équipe est pleine d’espoir et fière d’avoir fait tout son possible.

Stefan

Le docteur Stefan Kruger a rejoint MSF en 2012 et travaille actuellement aux urgences du centre de traumatologie de MSF à Kunduz. Cet hôpital est le seul du genre au nord de l’Afghanistan. Il dispense des soins chirurgicaux de qualité et gratuits aux victimes de traumatismes et de blessures liées au conflit, dues à des bombes ou à des armes à feu.

Le père du patient a autorisé MSF à prendre des photos et à les diffuser sur internet.

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