Soudan du Sud : « Le compte à rebours est lancé pour près de 80.000 personnes. »

© Camille Lepage - Hans Lucas

© Camille Lepage – Hans Lucas

Caroline Scholtes, infirmière belge, revient d’une mission de trois mois dans l’Etat du Jonglei, au Soudan du Sud. Un Etat en proie à de nombreuses violences ces derniers mois. Depuis, environ 80.000 personnes y sont portées disparues, terrées dans la brousse et coupées de toute aide humanitaire.

 

Quelle est la situation dans l’Etat du Jonglei ?

Après une succession de combats entre rebelles et armée sud-soudanaise, la population du comté de Pibor, dans le sud de l’Etat, a fui dans la brousse. Il y a eu ensuite des affrontements interethniques dans la brousse-même qui ont fait de nombreux blessés. Depuis, les civils craignent de rentrer chez eux et d’aller dans les villages ou les marchés parce qu’ils ont peur d’être pris pour cible. On sait qu’une partie d’entre eux se sont réfugiés au Kenya, en Ethiopie, en Ouganda ou à Juba, la capitale. 24.000 personnes ont été localisées dans les environs du village de Gumuruk et 10.000 autres dans deux endroits reculés du comté. Mais il y a encore 80.000 personnes dont on ne connaît pas la localisation, qui se cachent, se terrent et doivent survivre dans des conditions précaires.

En quoi consiste le travail de MSF sur place ?

Beaucoup d’acteurs humanitaires ont été évacués parce que les centres de santé ont été pillés. MSF a une clinique à Gumuruk où on fournit des soins de santé primaire à la population. En deux jours, notre équipe y a dressé une salle d’opération sous tente. Et de là, on essaie d’accéder aux blessés de guerre et aux populations qui ont fui et vivent dans un isolement sans précédent. On ne sait pas dans quel état de santé se trouvent ces gens…

© Caroline Scholtes/MSF

© Caroline Scholtes/MSF

On a aussi mené des cliniques mobiles en hélico. On atterrit dans la brousse avec des caisses de médicaments, des bâches en plastique et deux piquets pour faire un peu d’ombre et c’est parti avec les moyens du bord. Des messagers, comme à l’époque romaine, sillonnent la brousse et passent l’info aux gens qu’ils croisent. Très vite, on recevait des centaines de personnes. Chaque jour, on avait plus de 100 consultations, triées sur le volet : des personnes avec des infections graves, des enfants malnutris, des femmes enceintes atteintes d’infections…

Mais nous avons constaté que la population refuse de rentrer au village en cas de nécessité, même pour de la nourriture ou des soins. A Gumuruk, on a eu des patients provenant de la brousse, dont des blessés de guerre, mais c’était essentiellement des femmes et des enfants. Les hommes restent cachés. Ces personnes témoignent de jours de fuite dans la brousse, de familles dispersées, déstructurées et marquées par le décès de proches…  J’ai vu un petit garçon de trois ou quatre ans qui était traumatisé à l’approche d’un adulte parce qu’il s’est retrouvé trois jours seul au milieu des marécages sans aucune aide, sans aucune ressource.

© Camille Lepage - Hans Lucas

© Camille Lepage – Hans Lucas

Ces gens sont complètement démunis. Quand je demandais à ces femmes quelles étaient leurs priorités, elles me répondaient toutes que c’était la nourriture et l’accès aux soins. Elles ont peur de la famine car elles se retrouvent dans une situation sans précédent : elles n’ont plus de bétail suite à des raids, n’ont pas pu cultiver leurs terres et se retrouvent au dépourvu pour nourrir leur famille. Et comme elles n’ont pas accès aux villages, ces personnes se retrouvent dans une situation humanitaire dramatique. C’est vraiment un appel à l’aide que j’ai perçu dans leurs témoignages.

A quels défis sont confrontées les équipes MSF?

Ce sont d’immenses plaines traversées par des rivières sinueuses et de nombreux ruisseaux. C’est un paysage à perte de vue de zones vides de toute culture et pratiquement sans routes. Dès qu’il y a une grosse pluie, ces zones sont inondées et deviennent marécageuses. Il y a donc d’abord un défi logistique pour accéder à ces populations au milieu de la brousse. L’hélicoptère est souvent le seul recours. Il y a aussi un défi géographique : dans une région grande comme quatre fois la Belgique, on peut imaginer la difficulté de trouver des personnes cachées. Et il y a un défi auquel va faire très probablement face la population, ce sont les risques épidémiques. Avec un accès très limité à l’eau potable et à la nourriture, des épidémies menacent : choléra, malaria ou encore rougeole. Notre crainte est aussi une épidémie d’hépatite E qui a déjà sévit dans des camps de réfugiés plus au Nord, dans l’Etat voisinant, où MSF travaille également.

© Caroline Scholtes/MSF

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C’est vraiment une lutte au jour le jour pour nos équipes. Le compte à rebours est lancé pour ces milliers de personnes disparues. A mon départ, les équipes allaient recevoir un hélico pour mener des recherches intensives. Enfin, nous faisons du lobbying auprès d’autres acteurs pour qu’ils distribuent de la nourriture, des abris, du matériel d’assainissement de l’eau…

 

Qu’est-ce qui t’a marquée personnellement lors de cette mission ?

© Caroline Scholtes/MSF

© Caroline Scholtes/MSF

La vie de tous les jours n’était pas évidente pour les équipes: on loge sous tente avec un accès à l’eau potable très limité, on cuisine sur le feu et les moyens de communication sont limités au téléphone satellite. Mais quand on arrive en hélico en pleine brousse et qu’on se retrouve au milieu de centaines de femmes et d’hommes qui ont encore toute leur fierté malgré des conditions de vie inimaginables… On ne peut pas rester indifférent. Ce sont des gens qui ont un regard et une force physique impressionnants. J’ai eu des frissons en les écoutant. Face à eux, on ne peut s’empêcher de se dire que malgré des conditions de vie rudimentaires, on se doit de persévérer…

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Une réponse à Soudan du Sud : « Le compte à rebours est lancé pour près de 80.000 personnes. »

  1. César Botero dit :

    Récit très intéressant. Voilà une fille qui fait du bon travail.

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