Infirmier belge en Syrie : “30 secondes pour prendre une décision”

© Robin Meldrum

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Yves Wailly est un infirmier belge expérimenté qui a travaillé pendant deux mois dans un hôpital de fortune de MSF en Syrie. Il nous parle des graves blessures de guerre qu’il a soignées, de ses longues journées de travail, mais aussi du dévouement sans faille de ses collègues syriens.

L’hôpital où j’ai travaillé se trouve dans le nord du pays. J’y étais entre autre responsable du service des urgences. Je me suis occupé de toutes sortes d’affections : du simple mal de gorge aux blessures les plus graves. Nous recevions aussi des patients dans un état si critique que nous ne pouvions rien faire pour eux. Il fallait alors les stabiliser, afin qu’ils puissent voyager, et essayer de les transférer le plus rapidement possible dans un hôpital de l’autre côté de la frontière.

Plan catastrophe à l’hôpital

Des choses nous rappelaient en permanence que le pays était en guerre. Quand les avions passent, la population panique. Tout le monde prend la fuite et cherche un abri. On entend aussi les bombardements. Ils font beaucoup de victimes parmi les civils. Lorsqu’un village est bombardé, les femmes, enfants et personnes âgées blessés affluent dans notre hôpital.

Quand beaucoup de blessés graves arrivent en même temps à l’hôpital à la suite d’un bombardement ou d’une attaque, la situation peut vite devenir chaotique. Nous disposons donc d’un « Multiple Casualty Plan », une sorte de plan catastrophe, pour nous aider à garder la situation sous contrôle et à aider le maximum de personnes dans les plus brefs délais.

Lorsque les combats se sont intensifiés, ce « plan catastrophe » a été activé pendant sept jours de suite. Le premier jour de ces combats intenses, c’était mon anniversaire. Le bruit courait que les combats allaient exploser un de ces jours, donc nous n’avons pas été pris au dépourvu. Mais ce sont tout de même des journées éprouvantes.

De longues journées de travail

© Robin Meldrum

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Les blessés arrivaient depuis tôt le matin jusque tard le soir. Normalement, leur état devait déjà avoir été stabilisé dans un hôpital de campagne. Mais parfois cela avait été mal fait, voire pas du tout. Un jour, nous avons reçu 56 blessés, dont beaucoup souffraient de graves blessures au ventre.

Notre chirurgien a réalisé huit opérations d’affilée requérant une ouverture de la paroi abdominale – et encore deux césariennes en plus à la fin de la journée. Il a dit qu’il n’avait jamais pratiqué autant d’interventions à la suite.

Quant à moi, j’étais responsable du triage des patients : cela consiste à déterminer si quelqu’un est en danger de mort imminent et a donc besoin d’une aide médicale d’urgence, ou si cela peut attendre un peu et si d’autres patients peuvent passer avant lui.

On a 30 secondes pour prendre une décision : il faut contrôler la respiration, le pouls et si la personne est consciente puis l’envoyer dans la zone rouge (pour les blessés les plus graves), jaune (pour ceux qui ont besoin d’une aide médicale mais peuvent attendre un peu) ou verte (pour les blessés légers). Dans ces zones, les patients sont examinés à nouveau et traités. Nous pouvons ainsi aider immédiatement les victimes les plus grièvement touchées et sauver le plus de vies possible.

© Robin Meldrum

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Ce sont de longues journées. Le premier jour, nous avons travaillé de très tôt le matin jusqu’à 3 heures du matin. On tient le coup grâce à l’adrénaline, mais ce n’est pas tenable pendant sept jours d’affilée. C’est le coordinateur qui a la tâche de renvoyer le personnel chez lui pour qu’il se repose. Pour nos collègues syriens, c’était parfois très difficile. Leur dévouement et leur motivation étaient vraiment incroyables. Ils faisaient passer les patients avant eux-mêmes. Mais tout le monde a besoin de repos. Nous devons utiliser notre énergie de façon rationnelle.

Je suis maintenant de retour en Belgique après deux mois de mission. Je prends le temps de digérer ce que j’ai vécu et surtout de me reposer. Je pense encore souvent à mes collègues syriens qui donnent depuis deux ans déjà le meilleur d’eux-mêmes sans relâche et qui n’ont pas eu une minute de sérénité dans ce conflit…

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2 réponses à Infirmier belge en Syrie : “30 secondes pour prendre une décision”

  1. faisal dit :

    C’est pour des personnes comme vous que les prix genre « Nobel » devaient exister.
    Mais votre récompense est encore plus noble que ces prix. Vous êtes tout simplement à l’image de Dieu, Dieu n’attend pas des récompenses, il offre la vie comme vous le faites vous aussi.

  2. Anne dit :

    Bravo Yves ! Nous sommes fiers de toi ! Tu as montré beaucoup de compassion, de persévérance et de calme dans ce travail noble !

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