Soudan du Sud : journal d’une crise

Déplacés au Soudan du Sud. © Jake Simkin

Déplacés au Soudan du Sud. © Jake Simkin

Le chirurgien britannique Paul McMaster revient du Soudan du Sud et partage ses impressions sur son expérience dans un pays déchiré par la violence.

Après un mois de travail au Soudan du Sud comme chirurgien, je ne peux m’empêcher de penser aux personnes piégées dans le conflit.

Le bureau des urgences de Médecins Sans Frontières m’a appelé le week-end avant Noël : des combats avaient éclaté quelques jours auparavant au Soudan du Sud et ils me demandaient si je voulais bien m’y rendre avec une équipe d’urgence pour renforcer les capacités chirurgicales dans les régions les plus touchées. Le lendemain, nous prenions la route.

Nous nous sommes d’abord rendus à Bentiu, la capitale de l’État d’Unité, où des combats s’étaient produits la veille : les marchés avaient été vandalisés et pillés et les médecins avaient fui l’hôpital local. Nous y avons trouvé un département avec 45 blessés graves, que nous avons essayé de soigner. J’ai fait ma première intervention ce soir-là. Mais la situation s’est détériorée et une rumeur prétendait que la ville allait être attaquée. Le lendemain matin, nous avons été évacués.

Tension palpable

Déplacés au Soudan du Sud. © Judy Waguma

Déplacés au Soudan du Sud. © Judy Waguma

La tension était palpable dans la ville lorsque nous sommes partis. Nous avons croisé beaucoup d’hommes armés. De petites files de gens avec leur paquetage avançaient vers le pont principal pour quitter la ville. On pouvait sentir que la situation allait empirer.
Peu après, les forces du gouvernement ont débarqué et ont pris la ville. À ce moment, la population avait déjà disparu dans de petits villages ou dans la brousse. Cinq jours plus tard, une autre équipe de MSF est arrivée, mais, encore une fois, elle a dû être évacuée à cause des troubles. Notre base a été vandalisée, pillée, dévastée. La situation restait donc très tendue.

De Bentiu, nous nous sommes envolés vers Nasir. Des combats avaient eu lieu dans la région toute la semaine et de nombreux blessés avaient afflué dans l’hôpital de MSF. Nous avons travaillé pendant 36 heures avec l’équipe MSF locale et le chirurgien. Je me suis occupé de quelques cas complexes. Ensuite, nous avons pris la direction de Lankien, où encore plus de blessés nous attendaient.

Lankien est une petite ville isolée composée de huttes en boue. Lorsque nous sommes arrivés, la ville était pleine à craquer. La population (normalement 7 000 habitants) avait plus que doublé à cause des personnes qui avaient fui les combats et beaucoup de blessés et de personnes en détresse s’étaient réfugiées dans l’hôpital.

Bloc opératoire d’urgence

L’hôpital de MSF traite généralement des cas de maladie infectieuse. La première chose que nous avons faite a donc été de mettre en place un centre pour les blessés et un bloc opératoire d’urgence dans une tente. Nous avons soigné entre 130 et 140 blessés par balle durant les trois ou quatre semaines suivantes.

© Phil Moore

© Phil Moore

La majorité d’entre eux étaient des jeunes hommes de 16 ou 17 ans, parfois plus jeunes, qui avaient été blessés lors de combats au nord de Lankien, à Malakal, ou au sud, à Bor. Ils arrivaient à l’hôpital trois ou quatre jours après avoir été blessés ; leurs blessures par balle ou fractures étaient pleines de saletés et commençaient à s’infecter. Nous avons travaillé dur pour éviter que ces patients ne développent des infections sanguines ou septicémies.
Un grand nombre de civils, dont des enfants, avaient aussi été blessés lors des combats. Un jeune garçon de 11 ans qui avait reçu deux balles dans la colonne vertébrale, avait les deux jambes paralysées. Je l’ai opéré deux fois et, bien que j’aie pu retirer les balles et traiter la région touchée, je doute fortement qu’il puisse remarcher un jour.

Un jour, en fin de soirée, on m’a demandé de m’occuper d’une fillette de 12 ans qui était prise de convulsions et souffrait d’autres problèmes médicaux. Nous avons fait tout ce que nous pouvions et, le lendemain matin, j’étais ravi de voir qu’elle allait mieux et avait de bonnes chances de se rétablir. Mais j’étais aussi inquiet car la seule personne à ses côtés était son petit frère de 9 ans. Son père était resté à Malakal et je ne sais pas ce qu’il était advenu de sa mère. Je me demandais quel avenir pouvait bien avoir cette petite fille.
Une grande tension régnait dans l’hôpital même. Beaucoup des patients que nous admettions étaient des gens ordinaires, qui avaient marché pendant trois jours depuis Bor ou Malakal sous un soleil de plomb, les températures oscillant entre 35 et 40 degrés. Ils n’avaient pas de nourriture et presque rien à boire et certains d’entre eux tombaient tout simplement d’épuisement. Le nombre de consultations ambulatoires a triplé dans nos cliniques, surchargées.

Les déplacés avaient embarqué très peu de biens et il était évident qu’ils souhaitaient repartir dès qu’ils auraient pris un peu de repos. Beaucoup n’avaient emporté rien d’autre que les vêtements sur leur dos et dormaient à la belle étoile. Le manque de nourriture et d’eau était criant. Seules quatre des 12 pompes à eau de la ville fonctionnaient et les centres de traitement de la malnutrition ont vite été remplis d’enfants malnutris.
Il est essentiel que nous poursuivions notre travail afin de prodiguer des soins médicaux essentiels et des soins chirurgicaux d’urgence à travers le pays – que nous parvenions à garantir suffisamment la sécurité de nos équipes pour qu’elles puissent continuer à soigner les blessés et à s’occuper des déplacés qui ont fui leur maison. Je ne connais aucune autre organisation capable de faire ce que MSF fait actuellement au Soudan du Sud.

Paul McMaster © MSF

Paul McMaster © MSF

Le Soudan du Sud est le plus jeune pays du monde. Il n’a pas encore trois ans et il commence déjà à se désintégrer. Mes pensées vont à la population du Soudan du Sud en cette période difficile, que nous devons aider à traverser.

Paul

Ce post a été publié initialement dans The Guardian.

Pour plus d’infos sur la situation humanitaire au Soudan du Sud, cliquez ici.

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