Pakistan: une froide matinée à Chaman

 Consultations au Balouchistan. © P.K. Lee

Consultations au Balouchistan. © P.K. Lee

Jon, infirmier suédois, travaille dans le service des urgences d’une structure de soins de deuxième ligne à Chaman, au Pakistan:

“Ma respiration dégage une buée bien visible. La chaleur qui nous empêchait encore de dormir il y a quelque temps semble bien loin. À cause du froid, les gens ne sortent pas et nos services accueillent désormais un peu moins de patients.

Aux urgences, nous recevons par contre plus de brûlés, car les gens essaient de se chauffer. Comme cette femme voilée de la tête aux pieds dont le corps est recouvert de nombreuses brûlures. Nous l’installons dans une zone réservée aux femmes. Alors que nous sommes sur le point de l’examiner, nous devons faire marche arrière. Absent, son mari ne peut nous autoriser à lui ôter sa burqa pour l’examiner. Alors que la patiente se tord de douleur. Un infirmier est finalement autorisé à lui placer une perfusion d’antidouleurs et de soluté. Et nous attendons. J’ai appelé du personnel féminin du service de pédiatrie mais elles ne peuvent pas venir directement. Depuis que je suis ici, j’ai toujours voulu recruter des femmes pour les urgences, mais c’est impensable d’un point de vue culturel. Du coup, cette patiente souffrira plus longtemps que si elle avait été un homme. J’ai du mal à l’admettre mais je dois malheureusement l’accepter si nous voulons continuer à travailler ici. Cela me fait vraiment mal au cœur.

Chaos

17:52. L’explosion retentit autour de notre maison et je me dirige en courant vers la cour. Dans le ciel, pas très loin d’où je suis, le nuage de fumée s’étend, tel un champignon. Des coups de fil sont lancés en cascade ; le personnel de garde est déjà en route.
A mon arrivée aux urgences, il n’y a qu’un seul infirmier, les autres font leur prière du soir. Nous commençons à descendre des caisses. Seize blessés arrivent avant même que le personnel ne soit au complet. En cas d’afflux massif de blessés suite à une catastrophe, l’objectif n’est pas d’éviter tout chaos : c’est mission impossible. Ce qu’il faut, c’est essayer de reprendre rapidement le contrôle de la situation. D’où l’importance de la planification.
Il règne un chaos indescriptible et il y a du sang partout mais nous parvenons quand même à normaliser la situation.

Fenêtres soufflées

Au beau milieu de tout cela, sur le sol plein de sang, nous voyons courir une petite souris. Cela nous fait rire et nous reprenons le travail. Deux heures plus tard, nous organisons le transfert de huit blessés sur Quetta. La route sera difficile. Nous prenons en charge les autres blessés. Le calme revient peu à peu. Je déclare l’incident officiellement clos pour que la situation revienne à la normale. Nous poussons un ouf de soulagement. Dix minutes plus tard, la deuxième explosion se produit.

Au moment d’écrire cet article, je frissonne en repensant à ces événements. Toutes les fenêtres ont été soufflées, tout comme au mois d’août. Cette fois-ci, nous avions pris la précaution de recouvrir les fenêtres d’un film anti-bombes. Sauf trois d’entre elles. Au moment de la déflagration, je me trouvais précisément sous l’une de ces trois fenêtres. La vitre s’est brisée en mille morceaux et j’ai reçu sur moi des éclats de verre mais aussi étrange que cela puisse paraître, personne n’a été blessé. Plus le temps de souffler. L’explosion a été provoquée par la tentative ratée de la brigade de déminage de désamorcer l’engin qui leur a littéralement explosé au visage.

Sept autres blessés arrivent, beaucoup sont des policiers. Cette fois-ci, le calme revient encore plus rapidement. Les policiers qui avaient assuré l’ordre devant l’entrée sont à présent là pour accompagner des amis ou des collègues blessés. Il y des armes partout, ce qui augmente encore la tension et les craintes. Trois autres blessés partent pour être opérés dans un hôpital loin d’ici. Ils devront traverser les montagnes.
Jon-Gunnarsson-RuthmanLa situation a finalement été gérée parfaitement et je suis extrêmement fier de mon personnel et de leur intervention. Je ressens au plus profond de moi, dans mes tripes, que je suis ici chez moi. C’est un sentiment complexe et je sens que vous êtes nombreux à vous demander pourquoi nous travaillons pour Médecins Sans Frontières, loin de notre famille et dans l’insécurité.

Vous qui avez trouvé votre place, chérissez-la et soyez heureux.”

Jon

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2 réponses à Pakistan: une froide matinée à Chaman

  1. Françoise Jordant dit :

    Votre récit est à la fois terrible et merveilleux de sobriété et d’humanité. Vous êtes là bas chez vous et je n’en doute pas un instant. Votre vie et celle de ceux qui vous entourent a un sens merveilleux même si la guerre n’en a pas elle. Je suis de tout coeur avec vous et votre équipe. Merci pour tous les soins que vous prodiguez à Chaman, au Pakistan. Courage quand les jours sont plus durs. La paix devrait être possible. On peut encore rêver.

  2. Della Porta Jessica dit :

    Mon idée rejoint celle du commentaire précédent, ce récit est à la fois beau et tragique. Je suis actuellement étudiante de deuxième année en bachelier soins infirmiers et mes pensées vont à toute l’équipe soignante présente à Chaman. Nous avons tous choisis un métier noble. Dieux vous protège.

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