Kenya: l’épidémie de VIH peut-elle être endiguée ?

© Jean-Christophe Nougaret/MSF

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William Hennequin est représentant de MSF au Kenya.

À la fin des années 1990, l’hôpital d’Homa Bay était un spectacle de découragement, avec ses salles bondées d’individus ravagés par le sida. Je me souviens – j’étais alors chef de mission pour Médecins Sans Frontières (MSF) – qu’il n’y avait pratiquement aucun espace de libre dans les salles, ni à côté des lits, ni dessous. Le moindre espace était occupé par un patient, décharné et manifestement en phase terminale de la maladie, ou par ses proches. Le personnel, accablé et démoralisé, incitait les familles à ramener leurs êtres chers mourir chez eux. »
Quand MSF a commencé à travailler à Homa Bay en 1996, cette zone rurale lointaine était aux prises avec une double épidémie grandissante de sida et de tuberculose. Mis à part les patients en phase terminale qui bloquaient les couloirs des hôpitaux, il n’y avait pas de tableau précis qui montre l’étendue de l’épidémie. À l’époque, il n’y avait pas de traitement pour le VIH/sida et les rares infrastructures de dépistage existantes facturaient 500 shillings kenyans (environ 4,5 € aujourd’hui) par test.

MSF a commencé à mettre en place un certain nombre de services, tous gratuits. Ces services incluaient le test de dépistage du sida, des soins pour d’autres maladies sexuellement transmissibles ou pour d’autres infections liées au système immunitaire affaibli des patients et, enfin, des actions de prévention. Mais nous avons dû affronter un problème a priori insurmontable : le manque de médicaments à un prix abordable pour traiter les patients porteurs du sida, médicaments qui à l’époque coûtaient de 10 000 à 15 000 dollars environ par patient et par an.

Baisser les prix, le 1er succès

Vers la même période, MSF a lancé sa campagne pour l’accès aux médicaments essentiels, dont le premier succès a été de faire baisser le prix des médicaments antirétroviraux (ARV) utilisés dans le traitement du VIH/sida. Résultat, en 2001, l’hôpital d’Homa Bay est devenu le premier hôpital public du Kenya à délivrer gratuitement des médicaments ARV. En même temps que nous sauvions des vies, nous tentions de démontrer qu’il était possible de traiter les patients dans des zones rurales où les ressources étaient limitées et nous espérions ainsi susciter d’autres initiatives ailleurs.

© Jean-Christophe Nougaret/MSF

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Quand je suis arrivé à Homa Bay en 2003, nous apprenions encore comment soigner au mieux les patients infectés par le virus et nous nous battions pour arriver à gérer plus de malades que nous n’en avions les capacités. Étant donné que nous avons été les seuls, pendant un certain temps, à dispenser un traitement contre le VIH dans la région, notre équipe n’avait pas d’autre choix que de limiter le nombre de patients pouvant bénéficier d’un traitement ARV, en donnant la priorité aux cas les plus graves. Plus tard dans l’année, nous avons décidé de développer notre activité et d’en faire bénéficier plus de patients, en même temps que de décentraliser les soins vers d’autres infrastructures sanitaires de la région.

L’épidémie continue de se propager

J’ai quitté le Kenya en 2005 mais, quand j’y suis retourné en 2012, j’ai été frappé de constater les progrès effectués par le gouvernement et ses partenaires afin de rendre le diagnostic et le traitement accessibles à un nombre beaucoup plus élevé de patients. Aujourd’hui, 70 % des individus qui ont besoin d’un traitement y ont accès, comme l’indique l’enquête sur le sida menée au Kenya en 2012.

Cependant, malgré toute l’énergie et toutes les ressources dépensées pour augmenter l’accès des populations au diagnostic, au traitement et à la prévention ces dernières années, l’épidémie de sida continue de se répandre à une vitesse alarmante dans certaines régions du Kenya. C’est d’ailleurs ce que confirme notre étude « Ndhiwa HIV Population Survey » (NHIPS, étude d’impact du VIH en population) menée à Ndhiwa en 2012. Il nous reste évidemment beaucoup à apprendre sur la façon de diminuer sensiblement le nombre de nouveaux individus infectés, particulièrement dans des régions où le taux de mortalité lié au VIH est élevé.

© Jean-Christophe Nougaret/MSF

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C’est pourquoi MSF a décidé de changer son approche. Nous avons commencé à transférer la gestion de la clinique d’Homa Bay, spécialisée dans le traitement du VIH, au gouvernement, qui la prendra totalement en charge à partir de décembre 2015. Pendant ce temps, nous avons également lancé un programme pilote qui tentera d’endiguer l’épidémie dans la localité de Ndhiwa d’ici quatre ans. Si cela fonctionne bien, le programme pourra être adapté dans d’autres parties du pays où l’épidémie fait toujours rage.

La première étape pour endiguer la propagation du VIH est de s’assurer que les individus porteurs du virus sont diagnostiqués. Cela demande un dépistage régulier – au moins une fois par an dans certains contextes, et même plus souvent pour certains groupes à risque.

Sous traitement plus tôt

L’étape suivante est de mettre ces individus sous traitement à un stade plus précoce, avant que leur système immunitaire ne soit neutralisé, et précisément pendant que leur charge virale (c’est-à-dire la quantité de virus présente dans leur sang) est élevée. Cela impliquera de changer les protocoles actuels. Étant donné que les individus qui entament un traitement ARV sont plus nombreux, nous allons avoir besoin de contrôler leur charge virale pour s’assurer que le risque qu’ils transmettent la maladie à d’autres personnes est aussi faible que possible.

En même temps, nous devons explorer et diffuser de nouvelles méthodes pour empêcher les individus d’être contaminés. Cela inclut d’accroître nos efforts afin de stopper la transmission mère séropositive-enfant pendant la grossesse ou l’accouchement.

En attendant, le taux de mortalité reste élevé chez les malades qui reçoivent un traitement à l’hôpital. La qualité des soins qu’ils reçoivent devrait être améliorée mais, actuellement, ce domaine fait l’objet de moins de financements et d’attention.

© Jean-Christophe Nougaret/MSF

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Ainsi, en 20 ans, depuis que MSF est arrivé à Homa Bay, beaucoup de choses ont changé. Avec tous les progrès effectués jusqu’ici, les nouvelles découvertes scientifiques et les nouveaux outils médicaux, qui laissent espérer que l’épidémie pourra enfin être contrôlée, des efforts soutenus et un accroissement des investissements devront être réalisés pour transformer cet espoir en réalité. Ce sera un défi, en particulier dans des zones comme Ndhiwa, sévèrement touchées par l’épidémie, mais nous sommes convaincus que le VIH peut et doit être vaincu.

MSF intervient au Kenya sans interruption depuis 1987. Nous avons été la première organisation à délivrer un traitement antirétroviral gratuit dans des infrastructures sanitaires publiques au Kenya, dans ce qui est désormais le comté d’Homa Bay.  Nous sommes spécialisés dans les interventions médicales d’urgence, particulièrement lorsque les autres organismes ne peuvent pas intervenir ou sont débordés et nous proposons une assistance basée sur les besoins des individus sans distinction de race, de religion, de genre ou d’appartenance politique.

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