Soudan du Sud : travailler dans un hôpital réduit en cendres

© Nick Owen

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Notre hôpital de Leer, au Soudan du Sud, a été détruit par des inconnus. La coordinatrice du projet, Sarah Maynard, décrit ce qu’elle a vu et comment l’équipe tente de reprendre le travail.

Je travaille dans l’hôpital de Leer depuis le mois de septembre. Il était toujours bondé : tous les jours, nous accueillions des centaines de patients et leurs accompagnateurs. 270 000 personnes dépendaient de nous pour recevoir des soins médicaux. Nous étions les seuls à pouvoir pratiquer des opérations. Après l’explosion des combats en décembre, nous avons initialement réussi à maintenir nos activités. Mais chaque jour, la ligne de front se rapprochait. En janvier, nous avons décidé d’évacuer les expats de l’équipe, tandis que nos collaborateurs locaux allaient maintenir l’hôpital opérationnel.

Complètement ravagé

En février, je suis revenue à Leer. Quel choc. L’endroit où je passais tout mon temps, où l’équipe avait travaillé d’arrache-pied jour et nuit, était totalement détruit. Il avait été incendié et pillé. Il n’y avait plus personne – jamais je n’avais vu l’hôpital si vide. Pas de personnel, pas de bruit, pas de bébé en pleurs. Certains objets étaient si abimés que je les reconnaissais à peine. Les lits avaient disparu. Nous avons dû escalader des montagnes d’ustensiles chirurgicaux en triste état pour atteindre la salle d’opération : le sol était couvert d’ampoules cassées et d’autres objets. Une table d’opération avait été brûlée, l’autre était cassée.

Nous avons avancé vers les tentes et les salles de stockage. Toute notre réserve – des mois de travail – avait disparu ou était détruite. Tout était éparpillé sur le sol : les médicaments, le matériel pour traiter les brûlures, les vaccins, les aliments thérapeutiques, les tests de laboratoire, les cartes de surveillance des patients et les appareils médicaux endommagés…

Nous avons réussi à contacter nos collègues sud-soudanais, qui avaient trouvé refuge dans la brousse. Ce qu’ils m’ont raconté était terrifiant : ils craignaient constamment pour leur vie et, même s’ils avaient réussi à évacuer quelques-uns de nos patients chirurgicaux et à emporter des réserves pour mettre en place des « cliniques de brousse », ils n’avaient rien d’autre, peu de nourriture et pas d’eau potable.

Lorsque les combats se sont approchés de la ville de Leer, les collaborateurs sud-soudanais de Médecins Sans Frontières ont évacué des dizaines de blessés graves dans les bois avec eux. Avec une nouvelle réserve, ils sont retournés dans les marais.

© Michael Goldfarb

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Tout recommencer

Les gens sont revenus à Leer. En mai, nous avons repris quelques-unes de nos activités d’assistance. Les besoins médicaux étaient énormes et aucun autre établissement de soins n’était présent dans les alentours. Nous savions qu’il serait très difficile de pratiquer des opérations dans un hôpital qui avait été incendié. Des dizaines de personnes qui avaient besoin d’aide attendaient en silence sur les bancs de la salle d’attente. Certains étaient même en train de dormir.

Il était difficile de devoir expliquer que nous ne pouvions pas reprendre toutes nos activités parce que nous ne disposions plus des médicaments ou des appareils nécessaires pour traiter convenablement les patients. Malgré tout, ceux-ci continuaient d’affluer. Au début, nous devions effectuer nos consultations assis par terre. Nous n’avions pas de chaises, pas de tables, rien. Nous examinions les enfants pour repérer ceux qui étaient malnutris. Les résultats étaient alarmants et nous avons donc lancé un programme alimentaire. Des centaines de mères nous ont apporté leurs enfants. Je pense que nous en avons admis 500 la première semaine. Un chiffre qui s’est rapidement élevé à 900.
Petit à petit, nous avons remis de l’ordre dans l’hôpital. Nous avons commencé par déloger les chauves-souris qui s’y étaient installées, puis nous avons nettoyé le sol et rétabli l’approvisionnement en électricité et en eau. Nous avons découvert un énorme trou causé par une balle dans l’une des conduites d’eau et le panneau de contrôle de la pompe à eau avait été arraché du mur. Avant que cela ne soit réparé, nous avons donc dû transporter des bidons remplis d’eau du puits jusqu’à l’hôpital. Nous étions soulagés lorsque notre équipe logistique est parvenue à rétablir l’approvisionnement en eau.

© Michael Goldfarb

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Sous un arbre

Mais chaque jour passé à ranger et à remplir nos réserves était un jour où nous ne pouvions pas traiter les patients dans un état critique. Même si nous n’avions pas de lit d’accouchement, les mères venaient quand même à l’hôpital et accouchaient par terre. Au moins, elles étaient à notre portée. Un jour, nous avons vu un corps couché sur le sol. C’était un homme qui avait probablement la tuberculose, mais que nous n’avions pas pu prendre en charge. Il est resté à attendre devant les portes de l’hôpital. Personne n’était là pour s’occuper de lui et il est mort sous un arbre. »

Depuis cette période, nous avons heureusement fait des progrès. Nous avons repris le travail depuis huit semaines et nous traitons presque 1 300 personnes par semaine. Nous avons rouvert notre unité de soins, mais nos patients doivent toujours dormir sur des matelas à même le sol, parce que nous manquons de lits. Nous avons admis plus de 2 500 enfants gravement malnutris pour les soigner et certains ont déjà retrouvé un poids normal. Chaque jour, nous avons besoin de 800 kilos de nourriture thérapeutique. La maternité a officiellement rouvert la semaine passée et les mères peuvent de nouveau accoucher sur un lit.

Nous n’avons pas terminé de remettre de l’ordre dans l’hôpital. Quand je passe le long des parties incendiées, j’essaye de ne pas regarder. Lorsque je pense aux personnes qui se sont retrouvées sans soins pendant des mois après que l’hôpital a été détruit, je suis affligée. Je préfère me diriger vers les parties où la vie a repris son cours, où il y a du bruit, du monde, où l’on sauve des vies.

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