« J’ai reconnu ses yeux »: une infirmière de MSF décrit comment un diagnostic a changé la vie d’une patiente au Pakistan

Lisa Crelin © MSF

Lisa Crelin © MSF

«Des yeux sans visage ». C’est la première chose à laquelle j’ai pensé en la voyant. Je travaillais comme infirmière avec Médecins Sans Frontières (MSF) à Kuchlak, au Pakistan, dans une région près de la frontière ouest avec l’Afghanistan. «Elle était en train de se faire dévorer par un parasite et personne ne le savait. Sa guérison a bouleversé sa vie.»

Ses yeux étaient bruns, tristes et silencieux. Elle s’est assise en face de moi. Son mari était à sa droite. Il s’occupait de toute la communication, un fait courant ici. Ce qui n’était pas courant, c’est que son visage n’était pas couvert en présence d’un homme. Habituellement ici, c’est le voile qui fait que je ne vois que les yeux. Mais le sien se trouvait autour de ses épaules.

Elle était défigurée : de larges lésions rouges et enflées occupaient l’espace où aurait dû se trouver son sourire, ainsi que ses pommettes, ses sourcils, son nez, son front et son menton. Son mari nous parlait en pachtou. Elle baissa les yeux et montra d’autres lésions sur sa jambe et ses bras. Elle en était couverte, et ce, depuis des mois.

Elle était venue pour obtenir de l’aide

La femme était désespérée, sous l’emprise de cette maladie. Son désespoir était palpable. D’abord, une lésion est apparue, puis une autre. Très vite, elle fut méconnaissable. Elle pleurait doucement tandis que son mari nous racontait, à moi et à l’infirmier à côté de moi, les nombreuses consultations de médecins et de cliniques. Sa maladie était un mystère. Le diagnostic le plus récent indiquait la lèpre. Elle était maintenant venue à la clinique de MSF pour obtenir de l’aide.

Les habitants parcouraient de longues distances pour atteindre notre clinique pour obtenir des soins et des médicaments gratuits, ainsi que des réponses à leurs questions. Mais cette femme était venue pour plus que cela; elle était venue pour trouver une raison de vivre. Sa maladie lui avait fait perdre tout espoir. Son visage était méconnaissable, de même que son esprit. Elle n’avait plus envie de continuer à vivre. Son mari a expliqué à quel point elle voulait mourir.

De l’avis de notre médecin, il s’agissait effectivement d’un cas de lèpre, mais la patiente n’était pas venue pour voir le médecin – elle était là pour voir l’infirmier. Ils l’appelaient Kaka. Cela signifie « oncle » en pachtou. Kaka était un infirmier plus âgé et expérimenté. La communauté le connaissait, l’aimait et respectait beaucoup ses connaissances. La femme et son mari avaient besoin d’entendre ce que Kaka avait à dire.

À notre grande surprise, chaque lésion qu’ils isolèrent révéla la présence du parasite. La femme avait raison et nous avions tort.

« Il n’avait jamais vu une chose pareille »

La femme n’était pas d’accord avec le diagnostic de la lèpre, croyant plutôt qu’elle avait un parasite, la leishmaniose cutanée. Il est fréquent dans cette région du Pakistan et se caractérise par des lésions sur le visage. Il est transmis par un insecte, le phlébotome, et se guérit facilement en clinique par des injections. MSF a l’un des seuls programmes de traitement de la leishmaniose cutanée dans la région. Kaka dirige le programme et il est considéré comme étant l’expert. Il m’a regardée et expliquée la maladie, les lésions, les méthodes de diagnostic et les traitements. Cette femme, a-t-il dit, n’est pas atteinte de leishmaniose cutanée. Les lésions étaient trop nombreuses. Il n’avait jamais vu une chose pareille. Mais cette femme avait besoin d’espoir et d’une raison d’être là, alors Kaka l’a envoyée passer l’examen diagnostique de la leishmaniose cutanée.

Cet examen était pénible. Le technicien de laboratoire devait faire des prélèvements sur autant de lésions que possible pour déceler la présence du parasite de la leishmaniose, une expérience longue et douloureuse.

À notre grande surprise, chaque lésion qu’ils isolèrent révéla la présence du parasite. La femme avait raison et nous avions tort : elle était en train de se faire dévorer par un parasite et personne ne le savait.

Nous étions sous le choc. La clinique n’avait jamais accueilli un cas aussi grave. Pour la femme, la nouvelle était synonyme de diagnostic et de guérison. La limite d’âge du programme était de 45 ans. Kaka et moi pensions qu’elle était beaucoup plus âgée que cela. Les lésions faisaient qu’il était difficile de juger. Les preuves d’âge et d’identité n’existaient pas dans cette communauté. Nous l’avons admise malgré tout. Elle a commencé à recevoir des injections chaque jour et à bénéficier de soutien psychologique.

Une nouvelle énergie et un nouvel esprit

Des mois plus tard, alors que j’aidais au programme de malnutrition à Kuchlak, un enfant est arrivé avec sa mère et une autre femme. Au moment de partir, la femme est venue vers moi et a pris mon visage dans ses mains. Elle a souri avec ses yeux. Elle était jeune et heureuse. Elle a dit quelque chose en pachtou en me regardant chaleureusement. Kaka m’a demandé si je savais qui elle était.

Je le savais. J’ai reconnu ses yeux.

Elle avait reçu un traitement pour les lésions et la dépression, et avait quitté le programme. Elle ressemblait à une nouvelle personne, ayant une nouvelle énergie et un nouvel esprit. L’espoir que nous avions remis dans sa vie durerait pour l’éternité.

Je l’ai souvent vue autour de la clinique après cela, et chaque fois, elle prenait mon visage dans ses mains. Parmi tous ces yeux obscurcis par le désespoir, les siens nous rappelaient avec tant de reconnaissance l’importance de notre travail.

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5 réponses à « J’ai reconnu ses yeux »: une infirmière de MSF décrit comment un diagnostic a changé la vie d’une patiente au Pakistan

  1. Michelle dit :

    c’est une très belle histoire, dommage que ce n’est jamais relaté dans les infos, mais nous pouvons aussi faire de belles choses ici aussi. Je fais du bénévolat dans les Marolles, je me souviens d’avoir reçu, il y a 4 ans, une peluche de Noël d’un SDF vraiment pauvre, chaque année elle “trone” sur le buffet, je pense que c’est un des plus beaux cadeaux que j’ai reçus dans ma vie.

    • Arnaud MSF dit :

      Bonjour Michelle,

      Merci pour votre commentaire. Nous sommes tout à fait conscients des difficultés auxquelles de nombreuses personnes font face en Europe et avons d’ailleurs dévellopé des programmes de soins pour ceux qui n’y ont pas accès dont les sans abris il y a plusieurs années. Aujourd’hui, la difficulté d’accéder à des soins de santé décents en Belgique persiste pour beaucoup et nous suivons la situation de près. Hélas, nous avons fait le choix de limiter notre travail à des pays où les états sont défaillants et incapables de mettre en place des structures de santé … Même si ce choix est difficile pour nos équipes.

      Bien à vous,

  2. Dominique dit :

    Bravo pour votre bon travail quotidien …

  3. Nathalie dit :

    Très belle et touchante histoire… Nécessaire à lire et à entendre par les sombres temps qui courent… Merci MSF ainsi que tous ceux qui n’oublient pas que pour dire “je”, il faut savoir dire “tu” d’abord, que l’avenir de l’homme est et a toujours été la solidarité et l’empathie (c’est ce qui a protégé l’espèce depuis la préhistoire).

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