Congo : En retard face à l’urgence

DRC-Sandra Smiley-2_2Il est 8 h passées de quelques minutes quand j’arrive, haletante, à la base de MSF à Bikenge, dans la province de Maniema. L’équipe de promotion de la santé – Albert, Daniel et Gaston – est déjà là, en train de m’attendre. Dans leur chemise, ils sont habillés aussi élégamment que s’ils allaient rencontrer la Reine… Mais, aujourd’hui, notre mission est de sensibiliser la communauté au paludisme.

« Désolée, je suis en retard », leur dis-je, à bout de souffle. « Je devais passer un appel – une urgence. »

Ils ne relèvent pas, mais quelque-chose dans leur regard me dit : « Et ça, ça n’en est pas une, peut-être ? ».

Alors que nous nous frayons un chemin vers l’avenue principale de Bikenge, nous saluons les autres piétons (« jambo* ! ») et évitons une drôle de mobylette. Quelques cyclistes nous dépassent en chancelant.  Il n’y a pas de voitures sur ces routes : celles qui mènent à la ville sont en si mauvais état que seuls les 4×4 peuvent les emprunter. Par conséquent, les marchandises sont transportées presque exclusivement à vélo ou à pied, sur le dos.

À l’ombre d’un bananier, nous réunissons une foule et les hommes commencent leur laïus. Ils expliquent ce qu’est le paludisme : une maladie parasitaire transmise par un moustique et pouvant s’accompagner de symptômes désagréables. Non traitée, la maladie évolue vers une forme grave, qui peut entraîner des complications telles que de l’anémie. À ce stade, le paludisme peut être fatal.

DRC-Sandra Smiley-1_3Mes quelques notions de swahili me permettent de comprendre que la foule a bien retenu la leçon. Ils savent qu’ils doivent utiliser une moustiquaire pour ne pas se faire piquer. Ils savent comment identifier la maladie et qu’ils doivent aller à la clinique si leur enfant tombe malade.

Mais le problème, affirment-ils, est que les soins de santé sont trop chers. La plupart des hôpitaux et des cliniques du Congo opèrent selon le principe de recouvrement des coûts, ce qui signifie que, même si le service en lui-même est gratuit, les patients doivent payer tout le reste : les gants, les tests, les médicaments, etc. Il peut donc leur en coûter jusqu’à 50 dollars pour traiter un enfant contre le paludisme – une somme dont peu disposent ici. Et quand la situation devient si désespérée qu’ils se mettent à quémander l’argent, il est souvent trop tard.

La discussion aborde maintenant les signes et symptômes du paludisme : manque d’appétit, maux de tête, frissons et vomissements. Pile à ce moment-là, un bruit fort et désagréable se fait entendre dans la foule. Quelqu’un est malade. Toutes les têtes se tournent vers sa source : une petite fille dans les bras de sa grand-mère, elle halète, tousse et a des haut-le-cœur.

Alors, je ne suis peut-être pas une professionnelle de la santé – ma formation médicale se limite en effet à un cours de premiers secours et à quelques saisons de Grey’s Anatomy – mais je reconnais un enfant malade quand j’en vois un. Je pose ma main sur le front de la petite fille : il est brûlant.

« Vous savez où se trouve le centre de santé de MSF ? », je demande à la grand-mère, qui me répond que oui.

« Allez voir les infirmiers là-bas », lui dis-je. « Cela ne vous coûtera rien. Mieux vaut prévenir que guérir. »

De retour à la base l’après-midi, je passe en revue le dernier rapport d’activité du centre de santé de Bikenge, soutenu par MSF. Au milieu de tous les graphiques, tableaux et schémas, une statistique en particulier retient mon attention : parmi tous les patients admis la semaine passée aux urgences, la moitié souffrait du paludisme.

J’aime à penser que, dans mon pays, si un patient sur deux pris en charge aux urgences souffrait de la même maladie mortelle mais évitable, des mesures massives et immédiates seraient prises. Il y aurait des campagnes de prévention à grande échelle, les politiciens monteraient sur leurs grands chevaux et les citoyens demanderaient des comptes.

Mais ici, rien de tout cela. Les gens semblent avoir accepté que leurs enfants tombent malades. Mais pourquoi en serait-il  autrement ? Que peuvent-ils faire d’autre ? Malgré un besoin évident et urgent, les moustiquaires ne sont pas distribuées. Les mares d’eau stagnante, facteurs de contamination, ne sont pas drainées. Les centres de santé font payer des clients qui n’ont pas d’argent.

DRC-Sandra Smiley-6_3Beaucoup de personnes contractent le paludisme au Congo : l’année passée, MSF a fourni des traitements gratuits et de haute qualité à 500 000 patients dans ses structures de santé. Ceux que nous avons pu aider à temps ont eu de bonnes chances de survie, mais pas les autres. Alors si nous envisageons le terme d’« urgence » non pas comme un pourcentage, un seuil ou un taux mais comme « une situation nécessitant une action immédiate », le paludisme en est clairement une – une urgence d’un type particulier, qui ôte des vies sans faire de bruit, mais une urgence quand même.

J’éteins l’ordinateur : il est temps de rentrer. Demain, je suis de sortie avec l’équipe de promotion de la santé. Et avant que je le sache, il sera déjà 8 h du matin.

- Sandra Smiley

* Jambo : « bonjour » en swahili

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Une réponse à Congo : En retard face à l’urgence

  1. Henshaw Mandi dit :

    Merci Sandra.

    Nous attendons tous l’impact de l’assistance médicale apportée par MSF dans cette localité surtout dans la lutte contre le Paludisme. Aussi sir la stratégie/model ‘Santé Communautaire – Prise en charge du Paludisme’

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