Yémen : « Chaque fois qu’une bombe explosait près de l’hôpital, je sentais le sol trembler sous mes pieds»

Destruction à Qataba - Yemen. © Jean-Pierre Amigo/MSF

Destruction à Qataba – Yemen. © Jean-Pierre Amigo/MSF

Christine Buesser, coordinatrice de projet pour MSF, est arrivée au Yemen en mai. Elle nous partage ses premières impressions en arrivant à Sanaa, la capitale, et puis Qataba où la vie quotidienne est ravagée par les combats et les bombardements. 

 Coincés à Djibouti

Être coincée dix jours à Djibouti, ce n’est pas vraiment ce que j’avais imaginé en quittant les bureaux de MSF à Amsterdam en direction du Yémen. L’aéroport de la capitale, Sanaa, venait d’être bombardé et la piste d’atterrissage était impraticable. J’étais impatiente d’arriver sur place et frustrée à l’idée que cinq d’entre nous étions coincés à Djibouti alors que l’équipe à Sanaa manquait de personnel pour travailler efficacement. Mais j’ai finalement pu embarquer à bord d’un petit avion à destination de l’aéroport international de Sanaa. Le hall des arrivées était vide. Pas de file aux guichets, des couloirs déserts, à l’exception de quelques chiens et chats errants. Les fenêtres, bâtiments et hangars à moitié en ruines autour de la piste d’atterrissage  laissaient entrevoir les traces des bombardements.

À l’extérieur de l’aéroport, les rues à l’abandon, jonchées d’ordures, contrastaient avec l’architecture singulière de Sanaa, entourée de magnifiques montagnes. J’ai regardé les rangées de bâtiments ravagés, en prenant conscience que l’explosion avait dû être terriblement puissante pour faire tomber tout ce béton. Je me suis demandé si les habitants avaient pu fuir à temps.

J’ai rencontré le reste de l’équipe dans la maison MSF. Tout le monde s’était rassemblé autour des tables du salon pour travailler, car les bureaux n’étaient plus considérés comme un endroit sûr à cause des frappes aériennes. Après de longues nuits blanches et des journées bien remplies, tous avaient une mine fatiguée.

Ma priorité était de dresser le bilan sécuritaire pour la province d’Al Dhale, dans le sud-ouest du pays. En mars, le personnel international avait dû être évacué des hôpitaux que nous soutenions dans la province à cause des violents combats et des bombardements. Nos collègues yéménites faisaient tenir le projet debout mais, dans ce climat d’insécurité, beaucoup ne pouvaient plus aller travailler. Ils attendaient désespérément que nous arrivions pour leur prêter main forte.

Pendant les jours qui ont suivi, nous avons préparé le matériel à expédier à Qataba, des médicaments à un stock de couvertures et d’oreillers supplémentaires, en passant par un petit générateur et une imprimante. De là, nous allions nous frayer un chemin vers la ville d’Al Dhale, de l’autre côté du front.

Arrivée à Qataba

Je suis arrivée à Qataba le jour où les frappes aériennes ont touché les positions de l’armée des Houtis. Chaque fois qu’une bombe explosait près de l’hôpital, je sentais le sol trembler sous mes pieds et le choc traverser tout mon corps. Pendant les frappes, les femmes et les enfants se blottissaient les  uns contre les autres dans le couloir de l’hôpital, certains étaient en larmes. D’autres patients avaient quitté l’hôpital au début du bombardement, pour s’assurer que leurs proches allaient bien ou parce qu’ils craignaient que l’hôpital ne soit la prochaine cible.

Hôpital de Qataba. © MSF

Hôpital de Qataba. © MSF

Les jours suivants se sont déroulés dans une ambiance intense et frénétique, à cause de la recrudescence des combats et du déplacement de la ligne de front. Nos nuits ont été courtes, car des blessés graves affluaient jour et nuit. En plus de soigner les patients, l’équipe travaillait d’arrache-pied pour renforcer le bâtiment à l’aide de sacs de sable et obtenir plus de fournitures médicales.

Les combats et les bombardements perturbent le quotidien mais les effets les plus dévastateurs de ce conflit sont peut-être les pénuries de carburant, de provisions de base et de services essentiels, notamment l’approvisionnement en eau, l’assainissement et les soins de santé. Presque tous les hôpitaux et pharmacies des zones où nous travaillons ont dû mettre la clé sous la porte.

En plus de fournir une aide médicale d’urgence, nous voulions nous assurer que les femmes et les enfants aient un endroit sûr où aller lorsqu’ils tombent malades. L’hôpital de Qataba n’a pas tardé à être envahi par les pleurs et les cris d’enfants et de nouveau-nés, accompagnés de leurs mères, inquiètes. Pour certaines femmes, le cabinet du médecin était le seul endroit où elles pouvaient exprimer leurs peurs, alors nous étions là pour elles. Certaines avaient subi un tel choc psychologique qu’elles présentaient des symptômes physiques. Elles se plaignaient de douleurs corporelles, de maux de tête, de nausées et d’évanouissements. Elles avaient tellement peur qu’elles n’en dormaient plus. J’ai souvent eu envie de fondre en larmes en les regardant dans les yeux et en écoutant leurs histoires.

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