Tragédie des migrants : en route pour la Méditerranée

 

Un papa tient sa fille de 7 mois dans les bras lors de leur sauvetage par un des bateaux de MSF. © Anna Surinyach/MSF

Un papa tient sa fille de 7 mois dans les bras lors de leur sauvetage par un des bateaux de MSF. © Anna Surinyach/MSF

Alison Criado-Perez, infirmière, travaille sur un des bateaux de MSF en Méditerranée. 

Le matin de mon départ, je suis réveillée tôt par le téléphone. Je dois me rendre à Malte pour retrouver l’équipe de MSF et du MOAS (Migrant Offshore Aid Station) à bord du Phoenix, qui porte secours aux migrants tentant de traverser la Méditerranée dans des embarcations qui prennent l’eau et ne sont pas dignes de naviguer.

Apparemment, hier, une telle embarcation a été à l’origine d’une nouvelle tragédie. « Nous allons peut-être devoir te rediriger vers Rome », m’explique John, notre logisticien à Malte. « L’équipe est partie effectuer un sauvetage, une grosse opération, plus de 40 morts… Nous ne savons pas encore où le bateau va débarquer. »

Je m’imagine la terreur qu’ont dû ressentir les migrants lorsque leur bateau a commencé à se remplir d’eau ou à chavirer – je ne connais pas encore toute l’histoire. Je sais qu’ils devaient être terriblement désespérés pour se lancer dans un périple aussi dangereux sur les eaux profondes de la Méditerranée. Désespérés par leurs conditions de vie en Somalie, en Érythrée, en Syrie, en Afghanistan, en Libye : des pays déchirés par la guerre, anarchiques, avec peu d’espoir d’amélioration.

Je repense à l’époque où je travaillais pour MSF avec des réfugiés syriens en Turquie, en 2012. Certains, qui avaient une formation médicale, travaillaient dans notre clinique et je me rappelle les histoires qu’ils me racontaient – à propos des bombes qui tombaient tous les jours près de chez eux, de leurs amis ou membres de leur famille tués, du fait qu’ils n’avaient pas d’autre choix que de fuir, mais aussi de leurs épuisants et terrifiants voyages jusqu’à la frontière, avec une femme enceinte pour l’un, un jeune enfant pour l’autre, et sans rien d’autre qu’une petite valise.

« Je ne pense pas que je pourrai un jour rentrer dans mon pays », m’avait affirmé un consultant, un homme d’une cinquantaine d’année très qualifié et instruit. Il fait partie des quatre millions de personnes qui ont fui la Syrie pour sauver leur peau, dont la plupart vivent maintenant depuis trois ans dans les camps de réfugiés surpeuplés des pays voisins de la Syrie. Certains essayent peut-être maintenant de rejoindre l’Europe, dans l’espoir d’y mener une vie meilleure et plus sûre.

Peut-être aussi que certains des réfugiés d’Afrique subsaharienne que j’ai rencontrés à la suite du conflit libyen, en 2011, ont aussi tenté la traversée. Ils viennent d’États comme la Somalie ou l’Érythrée, ont travaillé en Libye, mais ont été forcés de quitter le pays à cause du conflit. Dans l’incapacité de retourner dans leur pays d’origine, ils se sont retrouvés coincés dans des camps de réfugiés. Eux aussi m’ont raconté d’horribles histoires à propos d’emprisonnement, de passages à tabac et même de torture en Libye.

Je repense à l’époque où je travaillais au Soudan du Sud. Dans l’État du Nil bleu, au Soudan, les habitants avaient dû quitter leur maison à cause des bombardements. Ils avaient traversé la brousse à pied – un périple pouvant durer jusqu’à trois mois – et s’étaient nourris de baies. À leur arrivée au Soudan du Sud, ils étaient si déshydratés et  sous-alimentés que des dizaines d’entre eux mourraient sur le bas-côté de la route.

C’est en pensant à la détresse de ces réfugiés, à leur visage dont je me rappelle si bien, que je me mets en route pour aller aider à sauver d’autres centaines, voire milliers, de personnes contraintes de quitter leur pays alors qu’elles n’ont commis aucune faute.

Nous avons le devoir d’aider ces personnes. Pas seulement de leur sauver la vie en Méditerranée, mais aussi leur offrir un meilleur avenir. De quel droit pouvons-nous nous enfermer égoïstement dans notre tour d’ivoire ?

Je ne sais pas vraiment ce qui m’attend. J’espère être prête pour cette mission, tant physiquement que mentalement. J’ai suivi une formation plutôt ardue sur la sécurité en mer, qui m’a valu de sauter en mer depuis une certaine hauteur, vêtue d’une combinaison de survie, avant de me hisser sur un radeau de sauvetage chancelant. Mais je pense que rien – pas même voir des gens mourir misérablement d’Ebola – ne peut vous préparer à trouver 52 personnes mortes d’asphyxie dans les cales d’un bateau, comme l’ont fait mes collègues récemment.

Mais je suis ravie de pouvoir être là pour mettre mes compétences médicales au service de ces personnes désespérées.

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Une réponse à Tragédie des migrants : en route pour la Méditerranée

  1. ZSCHOKKE Irin dit :

    ma fille, en traversant en velo l’Afrique et maintenent amerique du sud, as tu vecu similaires

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