“Nos bombes sont plus intelligentes que les vôtres”

L'hôpital d'Idlib après les bombardements
L’hôpital d’Idlib après les bombardements

Carte blanche de Michiel Hofman, spécialiste des affaires humanitaires de MSF

En Syrie, un très grand nombre de victimes, blessées ou décédées, sont à déplorer parmi les civils, sans que la responsabilité des États ne soit particulièrement engagée – pas même celle du Conseil de sécurité des Nations Unies, dont la majorité des membres soutiennent des forces rivales dans ce conflit.

Dans ce nouveau jeu diplomatique auquel s’adonnent les belligérants – celui de se renvoyer la faute – on observe la résurgence d’une course à l’armement. Par le passé, les puissances de la Guerre froide firent des pieds et des mains pour pouvoir clamer haut et fort : « mes bombes sont plus puissantes que les vôtres ». Aujourd’hui, les mêmes puissances se disputent la détention des bombes les plus intelligentes, ou ciblées.

Lundi, la double attaque sur l’hôpital soutenu par Médecins Sans Frontières dans le gouvernorat d’Idlib, en Syrie, a tué neuf membres du personnel et seize patients ; un bilan qui devrait s’alourdir alors que le déblaiement des décombres se poursuit. Suite à la destruction de cet hôpital, vraisemblablement une attaque ciblée, les États engagés dans le conflit se sont empressés de se renvoyer la balle. Très vite, la Turquie a accusé le gouvernement syrien et ses alliés, la Russie a nié toute implication, et la Syrie, quant à elle, a clairement rejeté la faute sur la coalition menée par les États-Unis.

Le ciel de la Syrie est totalement congestionné par les diverses forces aériennes venues soutenir les deux coalitions militaires rivales – le gouvernement syrien, auquel la Russie prête main-forte, et la coalition menée par les États-Unis à laquelle participent deux autres membres du Conseil de sécurité des Nations Unies, le Royaume-Uni et la France. Aucune de ces deux parties ne se montre prête à assumer la responsabilité de la destruction d’écoles, d’hôpitaux et d’autres sites protégés. Et pourtant, ces bâtiments sont bel et bien détruits à une fréquence dramatique. Le personnel médical que soutient MSF est formé à diagnostiquer des maladies, et non à reconnaître des équipements militaires. Par conséquent, il est urgent qu’un organe d’enquête indépendant soit saisi pour établir les faits.

La semaine dernière, le secrétaire d’État américain, John Kerry, a affirmé que la Russie recourait à des « bombes non guidées » en Syrie, sous-entendant que les frappes aériennes américaines étaient plus ciblées et ne pouvaient donc avoir fait de victimes civiles. Il est difficile pour MSF de se satisfaire de telles déclarations. En octobre, en effet, notre centre de traumatologie de Kunduz, en Afghanistan, a été détruit par une frappe aérienne américaine, et entre octobre et janvier, trois structures sanitaires soutenues par MSF au Yémen ont été touchées, dont deux par la coalition dirigée par l’Arabie saoudite, à laquelle le Royaume-Uni apporte un soutien logistique et les États-Unis un soutien en matière de ciblage. Ces attaques ont toutes été présentées comme des « erreurs », liées soit à un manque de précision, soit, et c’est plus grave, à l’absence de respect des structures de santé

En Afghanistan et au Yémen, seule une coalition militaire opère par les airs, à laquelle MSF transmet régulièrement les coordonnées GPS de ses hôpitaux. Mais en Syrie, la situation est bien plus confuse : deux coalitions s’y affrontent et assurent, l’une comme l’autre, limiter le nombre de victimes parmi les civils tout en maximisant le nombre de victimes parmi les « terroristes » – alors même que les conceptions de « terroriste » et de « modéré » sont très différentes dans les deux camps. Les hôpitaux que soutient MSF ne peuvent être clairement identifiés comme structures sanitaires ni partager leurs coordonnées GPS afin de bénéficier d’une certaine protection car le gouvernement syrien a fait passer une loi antiterroriste en 2012 criminalisant tout type d’assistance humanitaire – même la délivrance de soins médicaux – apportée à l’opposition. La plupart des structures sanitaires sont donc contraintes de fonctionner dans la clandestinité, sans s’inscrire au registre médical gouvernemental. Les forces belligérantes peuvent alors, en toute impunité, déclarer ne pas savoir que le lieu frappé était un hôpital.

L’attaque de lundi sur un hôpital d’Idlib est loin d’être une exception. MSF vient tout juste de publier un rapport indiquant que l’année dernière, 94 frappes ont touché des centres de santé soutenus par l’organisation en Syrie. De nombreuses attaques consistent en des bombardements aveugles qui détruisent non seulement des hôpitaux, mais aussi d’autres infrastructures civiles telles que des écoles, des mosquées et des places de marché – tous constituant de graves violations du droit international. Dans certains cas, les services de secours, y compris les premiers intervenants, ont été délibérément pris pour cible alors qu’ils faisaient face aux conséquences d’une frappe aérienne. Ce sont ce que l’on appelle des attaques « à double impact ».

Les données médicales recueillies dans les structures sanitaires soutenues par MSF révèlent le terrible bilan humain de ce conflit : 155 000 blessés de guerre pris en charge dans 70 hôpitaux qui ne représentent qu’une infime part du territoire syrien. Parmi ces blessés, 30 à 40 pour cent sont des femmes et des enfants, ce qui indique clairement l’absence de protection des civils et des zones civiles.

Sans surprise, le nombre de morts de guerre enregistrés dans les centres de santé soutenus par MSF dans le nord de la Syrie a fortement augmenté en octobre lorsque deux nouveaux États – la Russie et la France – ont déployé leurs forces aériennes dans le ciel syrien. Pour la première fois depuis 1953 en Corée, quatre des cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies sont activement engagés dans un même conflit. Et pourtant, ce Conseil de sécurité n’a cessé, jusqu’à tout récemment en décembre 2015, de voter à l’unanimité en faveur de motions enjoignant de protéger les civils en Syrie. Jusqu’à présent, leurs armées et leurs alliés – tant du côté du gouvernement syrien que de l’opposition « modérée » – se sont montrés peu enclins à tenir ces engagements.

Au contraire, chaque membre présente ses forces militaires comme des groupes humanitaires de lutte contre le terrorisme et affirme utiliser ses forces aériennes tant pour des missions de bombardement que pour missions de parachutage de nourriture dans les zones syriennes assiégées. Or, ces parachutages de nourriture – visant à approvisionner une population estimée à environ 2 millions de personnes – ne permettent d’apporter qu’une aide très limitée et ne peuvent remplacer les convois de vivres, comme le reconnaissait la semaine dernière le porte-parole du gouvernement américain. De plus, les principales causes de décès dans les zones en état de siège sont les blessures de guerre et l’absence de soins médicaux. Concrètement, la proposition de ces parachutages de vivres ne constitue guère plus qu’un exercice de relations publiques et ne fait qu’accroître la confusion. Elle constitue également un danger pour la population syrienne : comment savoir si un avion transporte des vivres ou des bombes ? Ou les deux ?

Selon MSF, cette rhétorique visant à déterminer qui des deux coalitions recourt à des bombardements non ciblés et qui opère des vols humanitaires sont tout simplement hypocrites au vu du bilan humain catastrophique d’un conflit qui ne cesse de s’enliser. Les civils sont tués et les hôpitaux détruits, tandis que ceux qui tentent de fuir sont pris au piège dans des zones assiégées en Syrie, ou bloqués aux frontières turque et jordanienne.

Les quatre membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies doivent impérativement respecter les résolutions qu’ils ont eux-mêmes adoptées à l’unanimité et s’assurer de leur mise en œuvre par leur propre armée et leurs alliés militaires.

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