Comment j’ai survécu au bombardement de l’hôpital de Kunduz: épisode 1

Evangeline Cua, chirurgienne pour MSF à Kunduz

Evangeline Cua, chirurgienne pour MSF à Kunduz

Nous courions dans le noir le plus total, le chirurgien assistant et moi, sans savoir où aller…

Dr. Evangeline Cua, chirurgienne, était présente dans le centre de traumatologie de Kunduz, en Afghanistan, la nuit du 3 octobre 2015. Elle a miraculeusement survécu aux frappes aériennes américaines sur l’hôpital. Avec ses mots, elle raconte le déroulement de cette nuit effroyable.

C’est denouveau arrivé la nuit dernière

Les infirmiers, qui étaient avec nous quelques instants plus tôt, étaient sortis en courant du bâtiment, tentant d’échapper aux volées de tirs provenant du dessus. Je toussais, en suffoquant à cause de la poussière qui avait envahi les lieux. Sous mon masque de chirurgien, ma bouche était granuleuse, comme si quelqu’un me forçait à avaler du sable. J’entendais mon souffle, mes inspirations et expirations étaient rauques. De la fumée, qui s’échappait d’une salle à proximité, nous empêchait de nous repérer.

Paralysée, incapable de respirer

Finalement, j’ai aperçu une lueur qui provenait du téléphone qu’un homme tenait dans sa main. Il semblait mortellement touché, mais continuait d’écrire un message…peut-être à un être aimé ? J’étais paralysée, incapable de respirer. Je ne savais où aller ni quoi faire. Autour de nous, les bombardements continuaient, à intervalles réguliers ; le sol tremblait et des débris volaient partout. Un. Deux. Trois. J’essayais de les compter, mais les explosions ne semblaient pas vouloir s’arrêter. À huit, j’arrêtai de compter. Je priai de tout mon cœur qu’on s’en sorte vivants.

À l’une des extrémités du bâtiment, des flammes sortaient du toit, s’élevant et scintillant vers le ciel, et se rapprochaient dangereusement des branches d’arbres voisins. L’unité de soins intensifs était en train de brûler.

Nous avons décidé d’aller dans l’autre sens, vers ce qui restait du hall d’entrée de l’hôpital. Une lueur s’en échappait. Nous avons respiré un bon coup, puis nous avons commencé à marcher dans cette direction.

Les débris craquaient bruyamment sous nos pieds. Des décombres continuaient de tomber sur nous. Une explosion d’une force phénoménale avait ravagé la pièce – des câbles pendaient du plafond, des débris s’amoncelaient un peu partout – du verre cassé, du bois, du papier, du ciment, du plastique, des morceaux et des lambeaux en tout genre.

Une scène purement apocalyptique

P*tain ! Ce mot m’échappa. Nous n’avions fait que quelques pas lorsque j’ai trébuché et je suis tombée  sur quelque chose de mou. Un cadavre…ou plusieurs ! Oh mon dieu ! Étouffant un cri et craignant le pire, je me suis relevée doucement. Il y avait quelque chose de collant sur ma blouse et sur l’un de mes gants. M’examinant rapidement, je suis tombée sur une large entaille dans mon genou droit. De petits bouts de verre, qui auraient pu sérieusement me couper, étaient accrochés à ma blouse. J’avais mal partout. Mais rien de grave, heureusement.

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À tâtons maintenant, nous avions rejoint un mur, le seul endroit encore éclairé, et nous étions mis accroupis en attendant la fin des bombardements. Le silence à l’intérieur était troublant. Inquiétant. Tout était de travers – la porte était au sol, un fauteuil roulant gisait en plein milieu du hall, des papiers traînaient partout.

Pourquoi l’hôpital, pourquoi nous ?

Dehors, seul un vrombissement permanent dans les airs nous indiquait la présence de quelque chose. Un avion ? Une frappe aérienne ? Pourquoi l’hôpital ? Pourquoi nous ? Puis, sans prévenir, une autre déflagration, énorme, stridente, secoua le bâtiment. Le plafond s’effondra sur nous et les quelques lumières qui restaient s’éteignirent, nous plongeant dans l’obscurité la plus totale. J’ai hurlé de terreur lorsque des câbles me plaquèrent au sol. C’est tout ce dont je me souviens.

Un cauchemar en continu

Je me suis reveillée en pleurs, totalement désorientée. Cela faisait trois mois que j’étais rentrée d’Afghanistan et, hormis une cicatrice discrète sur le genou droit, cet épisode affreux au centre de traumatologie de Kunduz était presque oublié, enfoui dans ma mémoire. Mais il suffit d’un cauchemar déclenché par le bruit de feux d’artifice pour que mes souvenirs réapparaissent et anéantissent tous les comptes-rendus, consultations avec des psychiatres, techniques de méditation et pages de journal écrites pour me libérer de l’horreur de l’attaque.

L’odeur âcre de fumée, de corps et de cheveux brûlés, de sang mêlée à celle de produits nettoyants et la terreur qui m’avait envahie cette nuit-là étaient de nouveau si réelle que je dus résister à la panique, à l’envie de courir et de chercher un abri. Puis je me souvins que j’étais à la maison, en sécurité et que personne ne pouvait me faire de mal. Je me suis alors demandée pourquoi je m’étais retrouvée dans l’hôpital lors de cette nuit épouvantable.

MSF ! Enfin !

À douze ans, lorsque j’étais encore à l’école primaire, j’avais lu la biographie d’une chirurgienne célèbre. C’est alors qu’était née en moi l’idée d’en devenir une moi-même, souhait qui ne m’avait plus jamais quittée. Je rêvais de porter une tenue de chirurgien et, munie de mon scalpel, d’améliorer la vie des autres.

Une réunion de médecins dans le centre de traumatologie de Kunduz

L’envie de travailler dans une zone de guerre, bien que venue plus tard, était déjà sur ma liste à l’époque. C’est pourquoi je pouvais à peine y croire lorsque Médecins Sans Frontières m’a annoncé que j’étais prise en tant que chirurgienne de terrain. MSF ! Enfin ! Malgré les nombreux messages et mises en garde d’amis et de proches inquiets à l’idée que j’aille travailler dans une zone de conflit, je me suis préparée hâtivement pour ma première mission.

Déployée dans une zone de guerre pour travailler dans un centre de traumatologie de cent lits, je m’attendais à crouler sous les patients, à opérer du matin au soir, et à finir si épuisée que chaque nuit, je me traînerais jusqu’à mon lit pour y sombrer dans un sommeil de plomb. Je voulais prendre en charge les cas difficiles : les explosions, les blessures par balle, les cas que j’avais uniquement vus dans les livres – tout ce qui était possible et imaginable.

L’ennui à Kunduz

Mais au cours de mes premières semaines à Kunduz, je me suis sentie relativement inutile. À part quelques lésions hépatiques liées à des accidents de la route et opérations de chirurgie générale, la plupart des cas que je rencontrais impliquaient des fractures osseuses dont je n’étais pas spécialiste. Et les huit nationaux déjà sur place – tous chirurgiens orthopédiques – étaient si talentueux que je commençais à me demander si je servais à quelque chose. Je m’ennuyais.

Je voulais opérer des patients, en faire plus. Après tout, c’était l’unique raison pour laquelle j’étais sur place. J’étais déçue. Il ne me restait que deux semaines avant la fin de ma mission et, à part les visites, les réunions matinales et les quelques cas de blessures à l’arme blanche et de traumatismes abdominaux contondants, ma vie à Kunduz n’était que routine et ennui.

Jusqu’à ce que la guerre commence.

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